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Le moment où tout peut basculer
Après l'effondrement des taliban, la lutte antiterroriste n'enregistrera "pas davancée ultérieure sans une Palestine apaisée, une Russie satisfaite, et surtout un Iran désenclavé."
06 décembre 2001
Russie, Israël, Iran : trois nations à la croisée des chemins
Par Alexandre ADLER
Les Etats-Unis se retrouvent à présent à la croisée des chemins. Ils ont remporté par surprise la première manche de la guerre : le régime des talibans sest effondré et le parti de la laïcité pakistanais sest renforcé. Certes, le caractère odieux et inhumain du régime afghan inféodé à Al Qaida pouvait manifester rapidement des traits de faiblesse insurmontables. Mais les chefs militaires du groupe de Ben Laden ont demblée choisi une stratégie inepte de défense compacte de lavant qui a grandement accéléré leur débandade. Au Pakistan, rien ne permettait de penser jusqualors que le général Musharraf allait démontrer dans lépreuve un grand caractère doublé dune aptitude considérable à la manuvre. Le résultat est exceptionnel : larmée pakistanaise est démoralisée par lhumiliation des siens de lautre côté de la frontière, lISI est en voie dépuration complète, deux physiciens nucléaires islamistes ont été mis en garde à vue prolongée pour leurs liens avec Al Qaida.
Or ce bilan est en passe dêtre mis en danger par laccumulation des tâches nouvelles dans toutes les directions : conflit israélo-palestinien, négociations avec la Russie, sanctions nouvelles contre lIrak, démantèlement des financements saoudiens. Cest dans ces moments de sollicitations constantes et de succès apparents que de grandes erreurs stratégiques sont souvent commises. La plus grave serait de laisser passer le moment décisif pour stabiliser à défaut de le régler complètement le conflit israélo-palestinien, à présent que les deux parties semblent épuisées et impuissantes.
Sans cette pause nécessaire et réparatrice, il sera impossible de poursuivre plus avant les opérations antiterroristes, même sur des objectifs secondaires tels que la Somalie ; il sera loisible aux complices saoudiens de lislamisme radical de se draper dans de nouveaux habits militants ; il sera facile pour la dictature syrienne de continuer à pressurer le Liban avec laide de ses supplétifs du Hezbollah chiite ; enfin, il sera impossible aux démocrates islamistes iraniens dexploiter leur propre victoire en Afghanistan aux côtés de lAlliance du Nord pour isoler et amoindrir le pouvoir de la "mollahcratie" du guide Khamenei.
Yasser Arafat peut en effet prendre ses distances avec le Hamas et appeler ses troupes à un cessez-le-feu véritable, mais il ne peut aller jusquà une répression sérieuse de ses islamistes avant quune négociation ne sengage et naboutisse à quelques résultats tangibles sur le terrain. Mais, pour réussir, il faudra aux Etats-Unis beaucoup de doigté : Yasser Arafat peut en effet prendre ses distances avec le Hamas et appeler ses troupes à un cessez-le-feu véritable, mais il ne peut aller jusquà une répression sérieuse de ses islamistes avant quune négociation ne sengage et naboutisse à quelques résultats tangibles sur le terrain. Il faut veiller à ne pas casser Arafat sur lobstacle alors que des hommes remarquables et modérés pourraient lui succéder, pour peu quon lui sauve une dernière fois la face. Il faudra donc une grande compréhension des difficultés du parti de la paix en Palestine. Voilà seulement une semaine, Sari Noussaibé, lancien président de luniversité arabe de Jérusalem Al Quds, nommé par Arafat à la succession de Fayçal Husseini comme chef de lOLP dans la Ville sainte, était menacé de mort par le Hamas pour avoir énoncé quelques concessions que les Palestiniens devraient pouvoir faire afin de relancer le processus de paix. Et noublions pas que le centre opérationnel du Hamas est installé à Damas, chez Bachar Assad, et non à Gaza.
Côté israélien, la manuvre nest pas aisée non plus. Bien que les partis aient entre-temps implosé dans leurs identités respectives, il demeure une droite, orpheline du Grand Israël, quil faut pouvoir diviser en deux, aux fins de recréer une majorité politique minimale susceptible de souscrire à un accord. Si Sharon comprend le rôle historique qui lui est dévolu, il doit permettre à cette droite modérée de se mettre en place derrière Dan Meridor, qui fut le premier - bien que fils dun dirigeant historique du nationalisme - à accepter la perspective dun Etat palestinien.
A gauche, lheure de Shlomo Ben Ami et dEphraïm Sneh aura alors sonné en remplacement de leurs aînés, Shimon Pérès et Fouad Ben Eliezer. Mais, pour que se constitue à chaud une telle relève, il faut aussi que Bush offre aux Israéliens la contrepartie dune association totale aux Etats-Unis, afin de leur faire digérer la perspective dune vulnérabilité extrême, qui fut évoquée fortement par Sharon à Washington, à propos dun éventuel assaut contre lIrak, qui inquiète autant Israël que les Européens. Pourtant, à terme, pour lEtat hébreu, la menace dun Irak doté de missiles et darmes de destruction massive est sans commune mesure avec celle, purement villageoise, dun Etat palestinien désarmé. Mais cette menace ne peut plus être contrée à léchelle régionale : il faut, pour y parvenir, monter une véritable coalition antibaasiste, et les Américains nen prennent pas le chemin.
Plus les objectifs sont ambitieux, plus il faut en effet dalliés véritables : si on finit, avec lIrak, par revenir aux gesticulations dun Clinton, les Etats-Unis nont besoin de personne... Plus les objectifs sont ambitieux, plus il faut en effet dalliés véritables : si on finit, avec lIrak, par revenir aux gesticulations dun Clinton, les Etats-Unis nont besoin de personne... encore quils doivent le baril à 18 dollars qui arrange bien les choses à la politique éclairée de Poutine et des barons de lénergie russe. Si, en revanche, on veut des résultats à Bagdad, il faut très sérieusement mettre la Russie dans le jeu, en lui donnant bien plus que ce qui est offert en échange du retrait du traité ABM ; il faut surtout intéresser activement lIran, avec ou sans mollahs, à lavenir des chiites arabes, de Beyrouth à Bagdad.
Pas davancée ultérieure sans une Palestine apaisée, une Russie satisfaite, et surtout un Iran désenclavé. A Israël de comprendre la nécessité de ce moment du conflit où tout son destin est à présent en jeu.