mercredi 25 octobre 2000, 12h47
Elon Moreh, 1.400 habitants et une pancarte: "nous ne partirons jamais"
ELON MOREH , 25 oct (AFP) - Au bout de la route sinueuse qui monte jusqu'à la colonie juive d'Elon Moreh, dans le nord de la Cisjordanie, une pancarte avertit le visiteur: "nous ne partirons jamais d'ici".
En contrebas, se trouve la ville palestinienne de Naplouse, bastion des mouvements intégristes palestiniens et théâtre d'affrontements sanglants entre manifestants et armée israélienne depuis le début de "l'Intifada".
"Nous avons peur, mais nous surmonterons cette peur, car notre cause est juste. Cette terre appartient au peuple juif", affirme Rafaël Zerbib, 44 ans, la tête couverte d'une kippa, la calotte des juifs religieux.
Il est chargé de coordonner la sécurité dans la colonie, où l'armée israélienne a envoyé des renforts depuis que l'Intifada a éclaté, il y a près d'un mois.
M. Zerbib gare sa petite camionnette au pied d'une des synagogues en construction dans la colonie. La vue sur Naplouse est imprenable. A l'arrière, on distingue les monts Eval et Gerizim.
"Voir Naplouse me fait mal, c'est un monstre", lance M. Zerbib. D'ailleurs, "c'est eux ou nous", ajoute-t-il.
Comme de nombreux habitants de la colonie, il est prompt à citer les passages de la Bible qui justifient la présence juive dans cette région. Un discours teinté de mysticisme.
"En hébreu, Naplouse (Chkhem) signifie +épaules+. Et les épaules, ce sont ces deux monts. Au milieu, c'est la colonne vertébrale", dit-il en désignant la vallée où est construite la ville palestinienne. "Et quand la colonne vertébrale est touchée, plus rien ne fonctionne".
Elon Moreh, créée en 1980, est encore sous le choc de la mort d'un de ses habitants, Hillel Lieberman, et de celle du rabbin Binyamin Herling, qui travaillait dans la colonie, tués récemment par des Palestiniens.
Sous le choc aussi de la destruction par des Palestiniens du caveau de Joseph, tombe présumée d'un des patriarches de la Bible, où les colons de la région allaient souvent prier.
Mais pour M. Zerbib, ces coups "entretiennent la foi". "Ces événements nous renforcent, ils prouvent que notre cause est juste".
Quand Esther Akiva, 23 ans, a annoncé la destruction de la tombe de Joseph à son mari, "ça lui a brisé le coeur, plus que si je lui annonçais la mort d'un proche". Depuis, il ne se déplace plus sans son fusil M16.
Comme la plupart des femmes de la colonie, Esther ne veut plus traverser les villages palestiniens des alentours de crainte des jets de pierres ou pire encore. Alors, elle reste derrière les barbelés d'Elon Moreh, avec ses jardinets fleuris et ses maisons blanches, où elle se sent "en sécurité".
Partir? "Jamais, sauf peut-être s'il y a une menace directe sur le village", répond-elle.
Le rabbin Menahem Felix a perdu sa fille il y a plus de cinq ans, tuée par balles par des Palestiniens alors qu'elle circulait en voiture.
Mais ce drame n'a pas entamé la détermination du rabbin, qui exclut catégoriquement de quitter la colonie, quitte à vivre dans une forteresse.
"Je préfère vivre les armes à la main que mourir par les armes d'un autre", affirme-t-il.
Paradoxalement, la situation actuelle rassure le rabbin quant à l'avenir des colonies en Cisjordanie. Dans le cadre d'un éventuel accord de paix avec les Palestiniens, le Premier ministre Ehud Barak voulait, en effet, annexer trois blocs de colonies où vivent quelque 80% des colons.
Ce qui veut dire que les 20% restants, qui résident dans des petites colonies enclavées en territoire palestinien, comme Elon Moreh, passeraient sous le contrôle d'un Etat palestinien.
Mais cette perspective s'éloigne avec la "mort clinique" du processus de paix et la radicalisation de la population israélienne, moins encline à faire des concessions aux Palestiniens, assure-t-il.
Il espère alors une politique plus à son goût: "une réaction agressive de l'armée, un agrandissement des colonies et le refus total d'un Etat palestinien" en Cisjordanie.
Mais si, un jour, l'ordre est donné à l'armée d'évacuer les colonies, le rabbin Felix avertit d'une possible "apocalypse".
"Tout sera alors possible. Aujourd'hui, je préférerais me suicider que de tirer sur un soldat. Mais si les choses s'emballent, il faudra s'attendre à des réactions que je n'ose même pas imaginer pour l'instant", prévient-il.