Georges Marion
Le Monde daté du vendredi 17 novembre 2000
C´ÉTAIT LE 22 OCTOBRE, quelques heures après la fin du sommet du Caire où les leaders arabes avaient durement mis en accusation la politique d´Israël. Les affrontements dans les territoires avaient repris de plus belle, et Ehoud Barak venait de décréter une « pause » dans le processus de paix. « Qu´il aille au diable ! », répliqua, peu diplomatiquement, Yasser Arafat au journaliste qui l´interrogeait sur cette décision. Devant quelques-uns de ses proches, Ehoud Barak commenta à son tour : « Il veut que j´aille au diable pour l´y rejoindre et continuer encore les négociations. »
L´anecdote est révélatrice : le premier ministre d´Israël est de plus en plus persuadé que son ancien partenaire cherche les prolongations mais ne souhaite surtout pas aboutir. Que veut Arafat ? C´est aujourd´hui la question la plus souvent posée dans les cercles dirigeants d´Israël, désemparés et perplexes à la fois. Désemparés, car, en dépit des manifestations d´assurance fondées sur une puissance militaire incontestable, et d´ailleurs incontestée dans toutes les capitales arabes, les dirigeants israéliens et leur peuple savent le mal qu´ils ont à convaincre l´opinion publique internationale de leur bonne foi.
Quoi qu´ils fassent, forts face aux faibles, ils ont le sentiment de ne pouvoir faire entendre leur voix, d´être stigmatisés et poussés au ban des nations. La fierté locale répugne à l´admettre, mais
l´observation quotidienne de la société israélienne constate tous les jours l´exaspération et l´angoisse que suscite ce sentiment d´exclusion.
La perplexité des Israéliens n´est pas moins grande. En six semaines d´Intifada, le président de l´Autorité palestinienne n´a pas prononcé une parole capable d´éclairer ses choix, se contentant de demander un retrait des troupes israéliennes sur leurs positions de départ, une commission internationale d´enquête ou une force onusienne d´interposition pour protéger le peuple palestinien des soldats de Tsahal.
Se pourrait-il, se demandent les dirigeants israéliens, que ce soient là les seuls objectifs d´un mouvement qui a déjà fait plus de deux cents morts et est appelé à en faire beaucoup d´autres ? Incrédules, ils en déduisent que la réponse se trouve chez ceux qui disent tout haut ce que le « raïs » a l´habileté de penser tout bas. Chez Marouane Barghouti, notamment, populaire dirigeant du Fatah en Cisjordanie, qui s´en va répétant qu´avec l´accord de Yasser Arafat « l´Intifada durera tant que durera l´occupation » (Le Monde du 26 octobre).
Chacun a sa petite idée sur les motivations et les raisons du comportement de Yasser Arafat. Tel proche d´Ehoud Barak, qui reconnaît volontiers qu´à Camp David le chef de l´Autorité palestinienne a fait « d´importantes concessions », évoque le « syndrome de Saladin » qui aurait frappé le chef des Palestiniens, brusquement réticent à entrer dans l´histoire sans avoir rendu, armes à la main, Jérusalem et la mosquée Al-Aqsa à la nation arabe. Tel autre met en cause son état psychique, selon lui durement affecté par le traitement que lui impose la maladie de Parkinson. Un troisième, plus simplement, estime que le chef de l´Autorité palestinienne, « piètre stratège mais bon tacticien », a toujours su « saisir l´occasion ». Une fois encore, Yasser Arafat se serait emparé d´un mouvement né « aussi bien contre lui que contre les Israéliens » pour détourner la colère populaire et faire avancer ses pions.
Mais ce sont les écrits d´un chercheur américain, Edward Luttwak, qui ont sans conteste la faveur des dirigeants israéliens. Selon M. Luttwak, Yasser Arafat fait tous les dix ans l´erreur majeure de « remettre en jeu tout ce qu´il a déjà gagné » (Le Monde du 19 octobre). Et d´illustrer son propos par la liste des échecs : Septembre noir en 1970, les combats et la fuite de Beyrouth en 1982, la guerre du Golfe en 1991 et le sommet de Camp David en juillet 2000. Au diapason de la théorie d´Edward Luttwak, beaucoup de dirigeants israéliens espèrent qu´une fois encore l´échec sanctionnera les choix de M. Arafat.
En attendant, Israël s´installe dans la guerre, faisant la liste des accords et des cessez-le-feu que, depuis quarante ans, Yasser Arafat n´aurait pas respectés. Une précision de comptable destinée à justifier l´absence de confiance qui, désormais, régit les relations entre les deux camps. Même si la ligne officielle demeure toujours la reprise des négociations, la sensibilité psychologique des partenaires interdit, à moins de miracles, d´espérer que les discussions sérieuses reprendront avant longtemps.
Peu à peu, les affrontements ont changé de nature. Aux manifestants majoritairement armés de pierres des premières semaines ont succédé des combattants armés de kalachnikovs, guérilleros qui, souvent de nuit, font le coup de feu contre les soldats de Tsahal ou contre les colonies de Cisjordanie. Gilo, quartier juif de Jérusalem-Est, est quotidiennement pris sous le feu de tireurs palestiniens embusqués dans le village voisin de Beit Jala. Tout aussi quotidiennement, l´armée israélienne réplique avec des obus dont la détonation régulière fait désormais partie du paysage sonore de la ville.
Dans cette nouvelle donne, les victimes sont toujours majoritairement palestiniennes, mais les soldats israéliens commencent, eux aussi, à tomber sous le feu de l´ennemi. L´état-major, qui, depuis des semaines, demande au premier ministre la permission de faire son métier, a tiré la conclusion de cette inexorable évolution, engageant dans la bataille de nouvelles unités mais, surtout, resserrant ses cibles. La mort de Hussein Abayat, considéré comme le responsable militaire ayant dirigé les attaques contre Gilo et tué, le 9 novembre, après une traque de plusieurs jours par un missile lancé d´un hélicoptère Apache, est symptomatique de l´évolution qualitative du conflit. Cette fois, il ne s´agisssait pas d´un responsable du Hamas ou du Hezbollah, mais d´un cadre du Fatah, l´organisation même avec laquelle Israël assure vouloir reprendre les négociations. Collectivement menacé, le Fatah a mis ses autres cadres à l´abri et en a déduit que les négociations n´étaient pas pour demain.
ISRAÉLIENS EXASPÉRÉS
Jusqu´où peut aller l´escalade ? Mille petits signes indiquent que le fond n´est pas encore atteint, qu´une nouvelle dégradation est toujours possible. Lundi, pour cause de factures impayées, la compagnie israélienne d´électricité, qui fournit l´énergie aux territoires autonomes palestiniens, a menacé de couper ses livraisons à la bande de Gaza. Il s´agit d´une évidente pression politico-économique sur l´Autorité palestinienne, mais, également, de la première manifestation matérielle de ce que pourrait être cette « séparation »d´avec les Palestiniens dont, de plus en plus souvent, en privé comme en public, parlent les dirigeants israéliens.
Prenant conscience de l´impossibilité politique d´engager toute la panoplie militaire souhaitée pour ramener le calme, comme des difficultés militaires à combattre avec des moyens réduits sur des dizaines de petits fronts, certains envisagent d´abandonner la quasi-totalité de la Cisjordanie occupée, gardant sous contrôle israélien la vallée du Jourdain et ramenant les colonies isolées vers la frontière de 1967, le long de laquelle s´étalent déjà, en trois gros blocs, les colonies les plus peuplées.
Ce plan qui, pour l´instant, reste du domaine de la pure spéculation, permettrait de diminuer les points de friction et de faciliter la défense des colonies non abandonnées. Mais il aurait surtout l´avantage d´être parfaitement en phase avec l´énervement en train d´emporter une bonne partie de la société, gauche et droite confondues, lorsqu´on évoque les derniers événements. « Qu´ils nous foutent la paix, chacun chez soi ! »est une remarque désormais souvent entendue à propos des Palestiniens. Trente-trois ans après la miraculeuse conquête de la Cisjordanie, les Israéliens, las et exaspérés de tant d´espoirs déçus, n´aspirent plus qu´à un calme modeste, à l´abri de ces voisins que, décidément, ils ne comprennent pas.