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Pierre Rehov :
Dans plusieurs de vos interventions les plus récentes, vous prenez position très clairement quant à la crise actuelle en disant quil faut avant tout " nommer lennemi " et " rompre avec certaines alliances "..
Alain Madelin :
Cela correspond précisément à ce que je dis en général. Dans la crise internationale que nous vivons lennemi cest le fanatisme fasciste islamique complètement fou qui a pour nom Ben Laden et derrière lui ses nombreuses sous marques. Je dis que cest un fascisme parce quil suffit de regarder la réalité du régime taliban : cest un régime profondément totalitaire qui est la négation des valeurs universelles dont même lIslam - une des trois religions du livre - est porteur. Ce totalitarisme doit être détruit comme nous avons anéanti les deux autres totalitarismes au XXème siècle : le nazisme et le communisme. Je suis en réalité assez confiant parce que rien ne peut être construit sur ce totalitarisme là : les quelques peuples qui sy sont abandonnés au Soudan ou en Afghanistan sont des anti-modèles de société, ils ne savent que détruire. Mais cela supposera une action énergique de la communauté internationale solidaire, et, derrière cette coalition contre le terrorisme je crois quil y a la nécessité de repenser lordre international. Cette nécessité simpose depuis la chute du mur de Berlin, car nous aurions dû remettre à plat (nous les démocraties) notre politique internationale, conduite, auparavant à soutenir des régimes peu fréquentables du point de vue des valeurs qui sont les nôtres, mais soumise à un chantage : " Si vous ne me soutenez pas jirais voir à Moscou ". Par rapport au risque principal que représentait la menace soviétique on peut comprendre que la politique étrangère, exclusivement fondée sur des rapports de force, ait un peu oublié les valeurs morales. Après la chute du mur de Berlin et à plus forte raison dans laprès 11 septembre, je crois quil faut remettre un peu déthique dans notre politique internationale. Il est normal davoir des relations avec tous les pays, mais je crois que lordre international a besoin dêtre reconstruit, non pas à partir de lONU et de la conférence de Durban, mais à partir dune alliance solide de toutes les démocraties. Cette alliance des démocraties cest le Japon, cest la nouvelle Russie, cest lEurope, cest lAmérique et ce sont dautres démocraties de part le monde, en Amérique du sud, en Afrique ou au Moyen Orient. Bien évidemment, je souhaite que nous sachions pratiquer la préférence démocratique et dans cette région du monde la préférence démocratique elle a un nom et un seul : elle sappelle Israël.
PR. Justement, dans cette optique, quel est votre sentiment lorsquun président Syrien profère les pires accusations antisémites devant le Pape pour être reçu, quelques semaines plus tard, en grandes pompes à lElysée ?
AM : Cest une erreur et une faute je lai dit, dautant que quelques jours après avoir déroulé le tapis rouge sous les pieds de Monsieur El Assad, nous avons refusé de recevoir le commandant Massoud. Cela fait partie des errements de la politique Française qui préférait aussi livrer des armes à lAngola plutôt que daider le commandant Massoud, alors que celui-ci représentait un islam modéré, démocratique, prêt à lutter contre le régime des talibans. Ces erreurs du Quai dOrsay sont commises sous couvert dun terme admis : " La politique arabe de la France ".
Moi je suis pour une politique arabe de la France sil sagit dune politique damitié avec les peuples arabes. Malheureusement on confond souvent les peuples et les Etats alors quil faudrait savoir choisir le peuple contre des Etats despotiques, tyranniques et oppresseurs, qui pillent leurs richesses, provoquent la misère et sen sortent un peu facilement grâce au levier de lanti-occidentalisme ou de lanti-américanisme.
PR. Vous évoquiez tout à lheure la nécessité de parler clairement, alors que lon assiste, aujourdhui, à une dérive hallucinante et pervertie du vocabulaire. Dérive qui conduit à opposer les " activistes " du Hamas et du Hezbollah aux " bébés colons " et autres " adolescents colons " lorsque des enfants israéliens sont victimes dactes terroristes commis par des palestiniens
AM : Derrière la guerre des armes il y a la guerre des mots. Jai remarqué que le mont du temple était devenu " lesplanade des mosquées " et lon peut constater bien dautres dérives. Cest la raison pour laquelle je parlais tout à lheure de reconstruire un ordre politique international, à partir de lalliance des démocraties, sur un principe qui est la préférence démocratique. Mais cette alliance nest pas seulement une alliance de politique internationale, elle doit-être aussi, bien sûr, une alliance militaire, ainsi quune alliance intellectuelle et une alliance destinée à défendre nos valeurs. Pendant la guerre froide nous avons créé lOTAN, formidable bouclier dont lEurope a profité, mais nous navions pas léquivalent dun OTAN politique, ce qui nous a mis en situation de déséquilibre face à la propagande soviétique remarquablement bien organisée.
PR. Dans cette campagne des mots vous vous êtes déclaré favorable à la création dun état palestinien de même que le Président Bush et récemment Tony Blair se sont déclarés favorables à la création dun tel état. Tout le monde semble, aujourdhui, avoir oublié que les Israéliens ont été les premiers à en accepter lexistence, alors que les Palestiniens préféraient retourner à la lutte armée plutôt que poursuivre les négociations sur la définition de leur état.
AM : Oui, mais cela est une affaire entre israéliens et palestiniens. La communauté internationale pour sa part sest prononcée en faveur dun état palestinien, et puisque la communauté internationale sest prononcée en faveur dun tel état, elle a, à mes yeux un devoir de service après vente. Un état palestinien oui mais pas nimporte quel état ! Je nai pas le pouvoir de remettre en cause létat syrien, je peux avoir des relations plus ou moins amicales avec la Syrie et utiliser plus ou moins la pression internationale sur son gouvernement, ne serait-ce que pour quil renonce à servir, lui aussi, de base au terrorisme. Sagissant dun Etat palestinien qui nexiste pas, et qui sera donc porté par la communauté internationale sur les fonds baptismaux jai le devoir, me semble-t-il, de veiller à ce que dès le début, dans lintérêt même dailleurs des peuples palestiniens (que lon ne se méprenne pas sur mes propos) à ce que ce soit un Etat démocratique. La Palestine doit être un Etat ouvert, qui ne sème pas la haine dans sa propagande ou dans ses manuels scolaires, un Etat honnête et non un état corrompu. Cest un vrai problème que de permettre lémergence dun état palestinien, à partir de la société civile palestinienne, qui ne soit pas simplement la traduction des vieux chefs guerriers palestiniens, sans doute méritants aux yeux du peuple palestinien, mais dont je ne suis pas sûr de laptitude à exercer un pouvoir civil.
PR. Nest-il pas dramatique de voir les financements et les aides internationales, et notamment les fonds de la communauté européenne, intervenir dans la construction dune propagande antisémite quotidienne, notamment à travers les livres scolaires et la télévision palestinienne ?
AM : Je me suis déjà prononcé sur ce point je trouve que cest une profonde erreur de lautorité palestinienne, comme celle davoir libéré les éléments les plus terroristes. Je pense que cest une erreur et quArafat avait et a toujours - le pouvoir de remettre de lordre dans sa maison. Dailleurs fort heureusement, après les événements du 11 septembre on observe un début de remise en ordre mais il faudra aller plus loin. Derrière cela il y a un problème international qui mérite que lon sarrête un instant : une pareille situation est très souvent le résultat de linaptitude de gouvernements issus dune lutte armée, à diriger un Etat démocratique, pacifique et prospère. Cest vrai de lAngola ou manifestement un pouvoir militaire a intérêt à la poursuite des hostilités car il tire son autorité, son pouvoir et beaucoup de ressources personnelles de la guerre. On peut avoir un point dinterrogation sur lAlgérie et sur ses énormes difficultés de transition vers un pouvoir civil par lequel les militaires perdraient sans doute leur autorité et beaucoup de sources de profit. Sagissant de Monsieur Arafat ce nest pas mésestimer ses qualités mais il est aujourdhui reçu dans le monde entier avec faste. Il y a des sommes considérables qui transitent par lautorité palestinienne et je regrette quelles naillent pas toujours vers léducation ou vers le social (souvent laissé à des organisations religieuses extrémistes lorsque largent a disparu en cours de route). Mais si, demain, il y avait un Etat palestinien ce serait un tout petit Etat, et laura international de celui qui dirigera cet Etat en sortirait sans doute amoindri. Ce sont les problèmes humains quil faut considérer parce cette question là se pose souvent : comment passer dun pouvoir militaire - qui assure la création dun Etat ou lindépendance dun pays - à un pouvoir civil ? Tous ne réussissent pas, mais en loccurrence puisque la communauté internationale à une responsabilité dans la naissance de lEtat palestinien il y a une sorte dobligation de résultat. Sil faut que cela soit un Etat - mais je le répète pas nimporte quel Etat, et je le dis encore une fois dans lintérêt des palestiniens, afin quils bénéficient dune économie prospère, de la liberté du commerce, et dun bon système. Cela me paraît évident ! Mais ce nest pas toujours facile et sans doute est-il plus facile dexpliquer les misères de son peuple par lexistence des autres plutôt que davouer sa propre corruption ou sa propre impuissance
PR: Il semblerait dailleurs que lIsraël tienne systématiquement lieu de bouc-émissaire à lintérieur des pays arabes
AM : Beaucoup ont dit dès le début de ces évènements, quils trouvaient leurs sources dans le non-réglement du conflit Israëlo-palestinnien. Et en France beaucoup dintellectuels, de politiques éminents ont abondé dans ce sens. Mais cest totalement faux puisque lon sait très bien que lobjectif du mouvement islamiste nest pas laccord de paix entre la Palestine et lIsraël cest la poursuite de la guerre pour éliminer lIsraël. Cest une hypocrisie sans nom. On a entendu dire que le refus de Monsieur Bush de Monsieur Arafat justifiait les attentas terroristes. Il y a une culture de lexcuse particulièrement étendue et colportée en France, qui donne parfois la nausée.
PR : Une question concernant la recrudescence de lanti-sémitisme en France. Nous avons assisté lannée dernière à des évènements tragiques presque passés sous silence, tels que des attentats contre des synagogues où des manifestations durant lesquelles on criait " mort aux Juifs ". Y aurait-il une banalisation de lantisémitisme sous forme de consensus ?
AM : Ce phénomène là est réel et particulièrement sensible dans certaines banlieues. Mais, en même temps, depuis le 11 septembre, vous avez vu naître un regard un peu lourd de la communauté française sur les jeunes dorigines étrangères et il faut faire extrêmement attention dans un sens ou dans lautre quil ny ait pas de dérapage. Le devoir des hommes politiques cest de déverser des canadairs deau sur ces braises et non pas de souffler dessus. Hélas dans lanti-mondialisation primaire à la française il y a une sorte de culture de lexcuse qui, dans sa panoplie, tient souvent Israël et les Américains pour responsables de façon absurde et injuste.
PR : Concernant Durban, fallait-il rester et se battre ou quitter la conférence et, ainsi, la délégitimiser ?
AM : Il ne fallait pas lorganiser ! Cest comme le match France Algérie, il y des bêtises parfois à ne pas commettre. Personnellement je serais parti.
Je serais parti parce que je crois quil y a un vrai problème, quil faudra bien poser un jour ou lautre. LONU représente la communauté internationale, et alors ? LONU est constellée de paradoxes. Comment peut-on, par exemple, reconnaître le droit des tibétains avec la Chine au conseil des sécurité ? Cela signifie que jaurai, forcément, une Justice Internationale à géométrie variable. On interviendra pour sauvegarder les intérêts koweïtiens, liés aux nôtres, mais jamais pour les pauvres tibétains. Cest donc un problème quil va falloir regarder en face et cest la raison pour laquelle je dis et je répète quil faut reconstruire lordre international à partir de lalliance des démocraties. Cest une tache qui va être longue. Cest comme cela que je conçois la politique internationale et si il plait à lONU de cautionner Durban et bien je laisse le sommet de Durban à lONU. Cela mérite le prix Nobel de la Honte.