|
||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||
| Retour vers la liste de MEMRI en français -> |
Dépêche Spéciale / Egypte
Le 10 novembre 2002 n° 002
La nécessité dune " culture de compromis "
Par Tarek Heggy
Tarek Heggy, penseur égyptien renommé pour ses vues libérales et sa recherche de solutions pacifiques au conflit israélo-palestinien, est lauteur dune dizaine douvrages, partiellement traduits en anglais. (1) Dans larticle suivant, dont la version arabe a été publiée par Al-Ahram le 29 septembre 2002, Tarek Heggy rapporte que le terme " compromis " nexiste pas en arabe et analyse les conséquences de ce vide linguistique.
Il y a quelques années, jai découvert quil nexistait pas en arabe déquivalent au terme " compromis ", ni en arabe classique, ni en arabe familier, de sorte quon le traduit par un mot composé, qui signifie littéralement : " solution intermédiaire ". Jai passé en revue tous les dictionnaires, anciens et modernes, tous les lexiques que jai pu trouver, cherchant vainement un mot arabe correspondant à ce terme courant qui existe, avec une orthographe ressemblante, dans toutes les langues européennes, quelles soient dorigine germanique, hellénique ou slave. Il en est de même dune série dautres termes, dont " intégrité ", largement utilisé dans le discours européen et nord-américain ces dernières décennies et qui na aucun équivalent en arabe. Etnt donné quune langue nest pas uniquement un instrument de communication mais aussi le réceptacle de lhéritage culturel dune société, reflétant la façon de penser et dappréhender le monde de celle-ci, ainsi que les tendances culturelles qui lont forgée, je me suis dit que nous étions là en présence dun phénomène prêtant à conséquence dun point e vue culturel, et donc politique, économique et social.
Pendant une vingtaine dannées, jai travaillé en proche collaboration avec des personnes de près de cinquante nationalités différentes, dans une société mondiale qui demeure, avec une longue histoire la ramenant au 19ème siècle, lune des cinq plus grandes sociétés au monde. Ce que jai remarqué au fil des ans est que les personnes issues dun milieu européen occidental emploient le terme " compromis " plus souvent que les personnes de culture orientale. Vu que je mintéresse de près aux différentes cultures, surtout quand il sagit de comparer lesprit arabe à lesprit latin et anglo-saxon, je nai pu mempêcher de relever que tout comme ceux qui ont une structure mentale arabe emploient le terme " compromis " moins souvent que leurs homologues latins, de même les " Latins " y ont moins souvent recours que les esprits anglo-saxons. Lexplication est simple : si une façon de penser se fonde sur une série de principes philosophiques et religieux, il est normal que les personnes de culture arabe aient moins tendance à uiliser ce terme que celles dont lesprit à été conditionné par un contexte latin, au contenu philosophique certes vaste, mais à la dimension religieuse moins importante que dans une structure mentale arabe. Il est également normal que les sociétés latines utilisent le terme " compromis " moins souvent que les sociétés de formation anglo-saxonne. La façon de penser anglo-saxonne, qui en est venue à doiner le monde dune façon sans précédent dans lhistoire de lhumanité, se fonde sur une série de régulations globalement différentes.
Lune des personnalités marquantes du courant réformiste du 19ème siècle, le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), considérait que tous les systèmes, lois, institutions et idées devaient se fonder sur le principe de lutilité (" utilitarism "). Les Etats-Unis ont, quant à eux, engendré deux philosophes de renom, William James (1842-1910) et John Dewey (1859-1952), dont luvre reflète les idées de Bentham (avec quelques modifications dues au changement dépoque et à linfluence dévénements intervenus depuis) tout en se réclamant du pragmatisme. La notion de pragmatisme a débordé du monde anglo-saxon pour sétendre à des sociétés aux traditions culturelles différentes. En Asie, par exemple, des Chinois, des Japonais et des Indiens ont réussi, tout en protégeant jalousement leur spécificité culturelle, à assimiler la signification d terme anglais " compromis " avant [même] de savoir lépeler, tâchant dans toutes leurs affaires de trouver des solutions basées sur le compromis. Les pays latins eux-mêmes ont adopté cette notion avant de lintégrer à leur lexique politique, comme peut le constater toute personne qui suit le discours politique des pays latins. Il est courant, aujourdhui, dassister sur des chaînes satellite françaisesau discours en anglais de grands économistes - ce qui aurait été impensable il y a seulement trente ans et de les entendre présenter des idées fondées sur la notion de compromis.
Dans notre région du monde, un grand nombre de personnes, même instruites, associent le mot " compromis " à dautres termes négatifs comme " soumission ", " retraite ", " capitulation ", " faiblesse " et " défaite ". Ces connotations nexistent pas dans la bouche dun occidental qui parle de " compromis ", car quelle que soit sa formation, quil ait étudié les sciences exactes, les sciences humaines ou les arts libéraux, il sait bien que toutes les idées ne sont par essence que des compromis. Encore enfant, il apprend que la plupart des phénomènes naturels sont aussi des compromis. En outre, la culture des nations marchandes (dont la Grande-Bretagne est sans doute lexemple le plus remarquable de lhistoire de lhumanité) a étendu la notion de comprmis à tous les sphères : intellectuelle, politique, économique, culturelle et sociale, ainsi que dans les affaires humaines. Ainsi, alors que nos dictons populaires donnent une mauvaise image de la notion de compromis, des centaines de dictons populaires en Grande-Bretagne font exactement le contraire.
Bien que les Ecritures musulmanes soient tout à fait compatibles avec une culture de compromis, lhistoire musulmane (et surtout son chapitre arabe) sest déroulée dans un esprit contraire à cette notion. Notre histoire récente est faite en grande partie de pertes qui auraient pu être évitées si nous navions continuellement rejeté la notion de compromis comme apparentée à celle de soumission, retraite, rémission, capitulation et même, à en croire certains de nos orateurs les plus enflammés, à la notion dasservissement à la volonté dautrui.
Cette mentalité du " tout ou rien " est auto-destructrice. Tout débat ou conflit est, par définition et à des niveaux de pouvoir variables, une lutte entre des personnes ou des nations aux opinions divergentes. Il sensuit quil est impossible de réconcilier ces différences sans compromis, parce que cela entraînerait lassujettissement de la volonté, des intérêts et de la puissance de lune des parties à lautre partie. Une telle approche de la résolution des conflits est condamnée à léchec en ce quelle est contraire aux lois scientifiques, naturelles, aux lois de la vie elle-même. Certains grands intellectuels égyptiens, comme le Dr Milad Hanna, qui na cessé dexpliquer sa théorie sur la nécessité daccepter lautre, et le Dr Murad Wahba, qui sétend dans son uvre sur le fit que nul ne peut prétendre à la vérité absolue, contribuent grandement et noblement à insuffler les règles de la culture du compromis à notre société.
Je ne prétends pas être le premier auteur égyptien à mintéresser au sujet. Au milieu des années cinquante, Tewfik El-Hakim, aujourdhui disparu, laborde dans son ouvrage Al-Taaduleya (" Equivalence "). Il vivait toutefois à une époque fort différente de la nôtre, ce que révèle son oeuvre, et dautre part je regrette davoir à faire cette remarque en raison de lauthentique estime que je porte à son génie , son analyse nest pas suffisamment profonde. Peut-être existait-il alors en Egypte une culture contraignante, layant empêché de fouiller le sujet comme il aurait aimé le faire, sans même parler du fait que le terme " équivalence " a une signification et des connotations très différentes de celui de " compromis ".
Je pense que la propagation dune culture religieuse basée sur la stricte orthodoxie ou linterprétation littérale des Ecritures est lune des raisons de léchec de lintégration du concept de compromis par notre culture. Si nous devions nous entretenir avec Ibn Rushd ou à Al-Gaheth (figure littérature mutazilite marquante), il nous serait facile de leur expliquer, et à eux de comprendre, que toute pensée, toute transaction doit se caractériser par un esprit de compromis, avec tout ce que cela implique. Il ne serait pas aussi simple de convaincre les partisans de lorthodoxie, des fondamentalistes comme Ahmed Ben Hambal, Ibn Taymeya, Ibn Qiyam Al-Juzeya, Mohamed Ben Abdel Wahab ou leurs nombreux homologues contemporains, qui prêchent ladhérence à la lettre plutôt quà lesprit de la religion et ferment ainsi la porte au nez de la rationalité. Tenter dexpliquer la notion de compromis aux membres de cette école serait aussi vain que la été la défense vigoureuse de la primauté de la raison par Ibn Rushd il y a huit siècles. Ce serait encore plus inutile vu quIbn Rushd, sil a été vaincu par les fondamentalistes de la civilisation arabo-islamique, a [au moins] vuses idées influencer la culture chrétienne. Il ne fait aucun doute que les idées de ce grand philosophe musulman ont eu un impact supérieur à celles de saint Thomas dAquin au 13ème siècle, grâce à ses nombreux disciples de luniversité de Paris et aux " Averroïstes latins ". Peut-être lhistoire reconnaîtra-t-elle un jour quun musulman arabe se trouvait derrière la victoire de la raison sur le dogme à une époque ou la culture dominante en Europe était défavorable à lesprit dinitiative intellectuelle et à la liberté de pensée. Si la bataille pour les curs et les esprits en Europe avait été remportée par le camp adverse, lEurope serait aujourdhui aussi développée et éclairée que lAfrique.
Une bataille du même type se joue actuellement dans notre pays, bataille dont lissue est incertaine. Si nous voulons que la raison lemporte sur la pensée obscurantiste, nous devons intervenir immédiatement. Pour commencer, il faudrait que se rassemblent des intellectuels dont la formation soit une synthèse de culture arabe, musulmane et autre, dans le but de créer une charte susceptible dinsuffler la logique du compromis aux esprits des jeunes Egyptiens, à travers leur programme scolaire, et en présentant le compromis comme le plus solide produit issu de la nature, la vie, la marche de la civilisation et des cultures. Parallèlement, refuser à tout prix de tenir compte des mérites de lopinion dautrui et exiger quil accède à toutes ses demandes est contraire à la logique des sciences, de la nature, de lhumanité, de la culture et de la civilisation.
Nayant pu trouver le moindre équivalent arabe au terme " compromis ", jai, à contre cur, eu recours à deux procédés dans cet article : lun fut décrire " compromis " en caractères latins [en référence à la version arabe] tout au long de larticle, le deuxième dutiliser la traduction habituelle du terme, la lourde expression de " solution intermédiaire ", dans le titre [en référence à la version arabe]. Mais en vertu de ma foi profonde dans le compromis et dans le dicton qui dit que " qui ne peut tout obtenir ne renonce pas à tout ", jai toutefois décidé de rédiger cet article. ~
L'Institut de Recherche Médiatique du Moyen-Orient (MEMRI) est une organisation indépendante à but non lucratif mettant à votre disposition des traductions de la presse du Moyen-Orient, une analyse originale des faits ainsi que le résultat de recherches sur le développement de la situation dans la région. Des copies des originaux et autres documents cités, ainsi que toute information d'ordre général, sont disponibles sur simple demande.
Middle-East Media Research Institute
BP 27837, 20038-7837 Washington D.C.
Tel: (202) 955-9070 Fax : (202)955-9077 E-Mail : memri@erols.com
Trouvez les précédentes publications de MEMRI sur notre site Internet : www.memri.org/french