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Dépêche Spéciale / Irak
Le 6 novembre 2002 n° 437
Première interview de Saddam Hussein en douze ans
Al-Usbou, quotidien égyptien affilié à lopposition, publie, le 4 novembre 2002, une interview de Saddam Hussein. Daprès ce quotidien, aux orientations panarabes marquées, il sagirait là de la première interview accordée par Saddam Hussein (tous médias confondus) depuis douze ans. (1) Dans un long avant-propos, Sayyid Nassar, journaliste chargé de linterview, prend la peine dindiquer : " Tout ce quun journaliste entend nest pas forcément rapporté : seul ce qui est permis ou ce qui ne cause pas de tort à la sécurité arabe nationale lest. Cest pourquoi je prie le lecteur de mexcuser de ne diffuser quune partie de linterview ". Voici lentretien :
" Nous ne demandons par aux dirigeants arabes plus quils ne peuvent donner. "
Sayyid Nassar : Je voudrais tout dabord vous demander comment vous expliquez la position arabe vis-à-vis de lIrak, les sanctions et la menace de guerre qui pèsent sur lIrak.
Saddam Hussein : " Nous ne demandons pas aux dirigeants arabes plus quils ne peuvent donner. Nous évaluons la situation de chaque pays, sa position sur la carte politique et son aptitude au sacrifice. Le sacrifice est relatif à lhistoire du pays, à ses capacités et aux opinions de son dirigeant. Nous sommes grosso modo satisfaits. Les facteurs positifs sont de plus en plus nombreux tandis que le nombre de facteurs négatifs est en baisse. La tendance générale est au rapprochement avec lIrak. Je peux honnêtement affirmer que les facteurs positifs sont en progression, tandis que les facteurs négatifs diminuent tout seuls, au fur et à mesure que le juste choix politique se précise et domine la scène politique.
S. Nassar : Monsieur le président, vous devez toutefois avoir quelques réserves quant à la position de certains pays arabes vis-à-vis de lIrak. Nous croyons comprendre que tous nont pas toujours su appuyer lIrak.
S. Hussein : Je ne mintéresse quaux facteurs positifs. Comme jai dit, les facteurs négatifs disparaîtront deux-mêmes quand tout le monde aura compris quelles sont nos véritables intentions, nos circonstances atténuantes, et ce qui se complote contre nous et eux. LIrak nest pas le seul pays à faire lobjet de complots. Les Etats-Unis veulent imposer leur hégémonie sur la région, et font donc preuve dhostilité envers tous les pays arabes, surtout ceux qui jouent un rôle clé. Tout cela sert lentité israélienne et le sionisme international.
Complot américain contre le monde arabe
S. Nassar : Monsieur le président, que veulent au juste les Etats-Unis de lIrak ?
S. Hussein : Les Etats-Unis veulent détruire les centres du pouvoir dans le monde arabe, et peu leur importe que ceux-ci se trouvent à Damas ou Bagdad ! Regardez autour de vous et voyez ce qui se joue dans la région. Voyez ce qui se passe au Sud-Soudan, les efforts déployés pour séparer le Nord et le Sud et pour influencer notre grande sur lEgypte, [menacer] son unité nationale, ainsi que la sécurité nationale de [toute] la nation arabe !
Regardez ce qui se passe à Alger, ce qui est arrivé et continue darriver en Somalie et dans tous les pays de la Corne dAfrique. Voyez ce qui se passe en Palestine, ce que Sharon fait subir à nos frères palestiniens. Tout cela révèle limportance du complot qui se trame contre notre nation arabe.
S. Nassar : Monsieur le président, pour passer du général au particulier, que veulent les Etats-Unis de lIrak ?
S. Hussein : Les Etats-Unis veulent imposer leur hégémonie sur le monde : en guise de prélude, ils veulent prendre le contrôle de lIrak, puis frapper les capitales qui leur feraient barrage en se révoltant contre leur hégémonie. De Bagdad, qui va se trouver sous contrôle militaire, ils frapperont Damas et Téhéran. Ils les morcelleront et causeront des problèmes majeurs en Arabie Saoudite. Ils essaient de créer de petites entités contrôlées par des personnes chargées de la sécurité et travaillant pour leur compte, afin que nul pays ne soit plus grand quIsraël, ni quantitativement, ni qualitativement. Ainsi, le pétrole arabe sera sous surveillance américaine ; les réserves de pétrole en particulier seront, après la destruction de lAfghanistan, totalement sous contrôle américain. Tout cela sert les intérêts israéliens, cette stratégie ayant pour but de faire dIsraël un grand empire dans la région.
Le problème de lIrak est quil soppose à tous ces complots. Or les autres [pays arabes] ne comprennent pas que nous les défendons. Tous devraient réaliser que personne ne sera épargné par les [complots] qui se trament à lheure actuelle contre lIrak. Du point de vue américain et israélien, tous [les pays arabes] sont à la même enseigne, et ce qui va nous arriver leur arrivera également, mais plus tard.
S. Nassar : Est-ce que le complot du morcellement concerne également lArabie Saoudite et les Etats du Golf ?
S. Hussein : Je ne fais pas partie [sic] de ceux qui pensent que lArabie Saoudite sera divisée et que le Yémen et Oman bénéficieront de la situation, ou que des efforts sont déployés pour renverser les émirats du Golf. Je pense au contraire que le modèle de ces petits émirats va sétendre dans la région. Et tous les pays importants comme lIrak, la Syrie et lArabie Saoudite seront émiettés en petits émirats tandis que les ressources de pétrole se trouveront entre les mains de minuscules Etats, de façon à servir les intérêts des Etats-Unis, qui obtiendront ainsi le contrôle total des champs de pétrole, dAlger aux pays de la mer Caspienne. Après avoir battu lAfghanistan, les Etats-Unis se tiennent prêts à battre lIrak, lIran et la Syrie.
La différence entre le projet darmement nucléaire de la Corée du Nord et de lIrak
S. Nassar : Monsieur le président, il y a deux semaines, la Corée du Nord a admis, ou plus exactement, elle a annoncé (sans subir la moindre pression), quelle avait un programme darmement nucléaire. Or nous navons assisté à aucune marque dhostilité de la part des Etats-Unis comme dans le cas de lIrak, et cela bien que lIrak ait déclaré ne pas posséder darmes de destruction massive, ce que les inspecteurs ont confirmé. Quest ce que cela signifie à votre avis ?
S. Hussein : En un mot, la Corée du Nord na pas de pétrole. Cest le premier élément. Le deuxième élément est que la Corée du Nord nest pas lennemi dIsraël, et nest pas non plus un de ses voisins.
S. Nassar : Monsieur le président, je voudrais vous poser une question dont je connais déjà la réponse : je voudrais juste une confirmation de votre part. Détenez-vous encore des prisonniers koweïtiens, sachant que le Koweït exige leur libération comme condition à la réconciliation ?
S. Hussein : Vous savez, comme tout le monde, que jai annoncé la libération de tous les prisonniers, quils laient été pour des raisons politiques ou autres, quils soient arabes ou irakiens. Tous, sauf les espions au service dIsraël et des Etats-Unis. Nous avons même relâché les meurtriers, à condition quun accord soit conclu entre les familles des assassins et celles des victimes, et que lamnistie soit voulue des deux côtés. Les prisons irakiennes sont devenues les seules prisons au monde ayant jamais été vides.
S. Nassar : Et les directeurs de prisons sont dans lembarras, monsieur le président, car ils doivent se trouver un emploi, les prisons étant vides...
S. Hussein : Nous transformerons les prisons en orphelinats à lattention des victimes des attaques quotidiennes de missiles, perpétrées par les Etats-Unis au Sud et au Nord du pays, et dans la région de Bagdad, face à lindifférence du monde.
Nous sommes prêts pour la guerre
S. Nassar : Monsieur le président, pensez-vous que lattaque est imminente ?
S. Hussein : Nous nous préparons comme si la guerre devait être déclarée dans lheure. Nous sommes psychologiquement prêts. Les Etats-Unis, avec leurs attaques journalières à partir de pays voisins, leurs efforts pour nous affaiblir et tuer quotidiennement des civils, avec leurs missiles aériens et leur artillerie, nous donnent le sentiment dêtre en guerre depuis janvier 1991. Nous sommes donc prêts pour la guerre. Mais lIrak ne deviendra jamais lAfghanistan. Cela ne signifie pas que nous sommes plus forts que les Etats-Unis, vu que ces derniers possèdent des missiles à longue portée et des forces navales, mais que nous avons foi en Allah, en notre patrie et le peuple irakien. Et, ce qui nest pas négligeable, nous avons foi en la nation arabe. Cette guerre ne sera pas un pique-nique pour les soldats américains et britanniques. En aucune façon ! La terre se bat toujours du côté de ses propriétaires.
S. Nassar : Monsieur le président, revenons-en à notre point de départ : êtes-vous satisfait de la position dun certain nombre de pays arabes à légard de lIrak, de leur réaction aux complots hostiles des Américains et des Britanniques ? Ne pensez-vous pas quil y a là un échec criant ?
S. Hussein : Je suis satisfait de tous les efforts déployés pour appuyer la solide position arabe favorable à lIrak et la Palestine. Le problème ne se limite plus à lIrak : cest devenu le problème de toute la nation arabe, de Tanger à Bagdad. Notre destin est un, et il est inscrit dans le sang des martyrs.
Pour ceux qui croient que lIrak est encore en butte au Koweït, [permettez-moi de préciser que] tous les pays arabes ont des problèmes avec les Etats arabes voisins. Nous pensons que tout succès remporté par un Etat arabe, quel quil soit, le Koweït compris, est [aussi] un succès pour nous. Le Koweït est une nation arabe qui croit dans son panarabisme. La récente attaque dune base américaine [au Koweït] en est la preuve.
Nous plaçons une grande partie de notre confiance dans la nation arabe. Contrairement à ce que beaucoup pensent, la nation arabe nest pas complètement endormie. Les manifestations intervenues dans le monde arabe et en Occident rassemblaient des milliers de partisans de la paix et dopposants à la guerre et à lagression contre lIrak. Ces manifestations représentent un défi pour lextrême droite sioniste de Washington qui sefforce de détruire lIrak.
La coalition américano-britannique ne tiendra pas.
S. Nassar : Monsieur le président, pensez-vous que le temps travaille pour ou contre vous ?
S. Hussein : Il ne fait aucun doute que le temps travaille pour nous. Bientôt, la coalition américano-britannique se désintégrera pour des raisons internes, à cause de la pression exercée par lopinion publique ainsi que la rue américaine et britannique. Les nations savent la vérité et sont plus à même de comprendre [les véritables enjeux] que les dirigeants occupés par les complots sionistes des médias, complots qui les aveuglent.
S. Nassar : Monsieur le président, pour en revenir à ma question de départ : que veulent au juste les Américains de lIrak ?
S. Hussein : Ils veulent un Irak qui accepte lhégémonie américaine, aussi bien politique que géographique, sur les ressources arabes. Ils veulent un Irak qui accepte également lexistence sioniste et son contrôle de la Palestine. Ils veulent en outre un Irak démuni de toute idéologie pan-arabe, prêt à détruire la Ligue arabe et à établir une organisation moyen-orientale. Ils voudraient un Irak non-arabe divisé en plusieurs nations.
Lopposition irakienne
S. Nassar : Monsieur le président, lopposition irakienne, de mèche avec Washington et Londres, est-elle pour vous une source dinquiétude? Cette opposition pourrait-elle prendre la place du régime de Bagdad ?
S. Hussein : Premièrement, il nexiste pas de véritable opposition susceptible de nous inquiéter. Sil y avait une [véritable] opposition, elle aurait commencé par se battre à lintérieur de nos frontières pour prendre le pouvoir, et non à lextérieur, à une distance de dizaines de milliers de kilomètres.
De plus, parmi ces membres de lopposition dont nous entendons parler sans [jamais] les voir, et que notre peuple ne reconnaît pas, il y a des personnes condamnées pour crimes économiques et autres crimes moraux. Ces membres de lopposition dont on nous parle nont pas de sens commun : ils ne cherchent [même] pas à cacher quils sont des agents des services secrets américains et britanniques, quils sont payés par eux, quils détournent et dilapident des fonds. Pour finir, à eux tous, ils rempliraient un bus à Bagdad, pas plus.
S. Nassar : Monsieur le président, il y a eu dernièrement un référendum concernant le renouvellement du mandat présidentiel pour sept ans. Certains se sont interrogés sur le sens des 100% de voix en votre faveur. En effet, la culture occidentale est incapable de comprendre la possibilité dun tel pourcentage.
S. Hussein : [Ce pourcentage] est très révélateur : il montre que je traite mon peuple avec justice et vérité. A ceux qui pensent que je ne représente pas mon peuple, voilà qui prouve le contraire. Cest le résultat dun référendum intervenu dans une nation libre, auquel ont assisté des observateurs et journalistes arabes et étrangers, et qui témoigne de labsence dune prétendue opposition au régime irakien.
S. Nassar : Monsieur le président, vous ne réagissez pas de la même façon à la crise actuelle quà celle de 1991. Est-ce le résultat dune étude de la conjoncture actuelle, ou passée, ou des deux ? Quavez vous appris [de lexpérience passée] ?
S. Hussein : La politique et la science. Or toute science nécessite des expériences. Le politicien est un éternel étudiant, qui passe son temps à tirer des leçons de son expérience ou de celle des autres. Nous accordons une grande importance à lopinion publique et à son impact, et apprenons de nos expériences. Il est humain de faire des erreurs, de les corriger et de progresser ainsi. Nul nest infaillible ; seul Allah est parfait.
S. Nassar : Monsieur le président, nest-il pas temps pour nous de nous réconcilier avec nos frères kurdes du Nord ?
S. Hussein : Vous savez bien que lIrak leur a donné ce que nul autre ne leur a donné. Vous êtes le premier journaliste arabe à avoir rencontré Mulla Mustafa Al-Barazani en 1996, et vous lavez entendu déclarer que son aspiration ultime était un gouvernement autonome, ce que lIrak lui a accordé. Donner plus reviendrait à favoriser la discorde, discorde que nous refusons, et que refusent toutes les personnes avisées parmi nos frères kurdes. Nous sommes convaincus que si les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ôtaient leurs mains de lIrak du Nord et cessaient dintervenir, nous pourrions définir nos positions en toute liberté et serions à même de réconcilier la terre et le peuple. ~
Pour conclure lentretien, le président irakien salue la nation égyptienne et son président Hosni Moubark.
S. Nassar indique que linterview a duré deux heures quarante. Nul autre journal irakien ne mentionne cette interview, mais Al-Usbou affiche une photographie du journaliste sentretenant avec Saddam Hussein.
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