Le 16 décembre 2002 n° 449
Abou Mazen, à Gaza : " Cessez les opérations armées ; notre méthode a échoué ; les Arabes israéliens peuvent nous aider à faire chuter ou mettre en place des gouvernements israéliens, mais sans participer à lIntifada. "
Dernièrement, Mahmoud Abbas (dit Abou Mazen), Secrétaire du comité exécutif de lOLP, considéré comme le numéro 2 de lAutorité palestinienne, après Yasser Arafat, a parlé aux chefs des " Conseils populaires " des camps de réfugiés de la bande de Gaza. Il critique dans son discours la militarisation de lIntifada et sétend sur la question des réfugiés palestiniens. Son discours a été publié dans Al-Hayat, quotidien en arabe édité à Londres. En voici quelques extraits :
Léchec de lIntifada
" Le but des accords dOslo était de conclure le processus de paix
Avec Gaza et Jéricho dabord, puis avec les villes de la rive Ouest, jusquà ce que 42% du territoire de la rive Ouest
soit sous contrôle palestinien. Nous étions entrés dans la phase de construction, obtenant des capitaux et des investisseurs. Le monde avait entrepris de nous aider à bâtir notre patrie et à réaliser nos buts
, celui dun Etat palestinien indépendant avec Jérusalem pour capitale, [celui] de la fin de loccupation et des colonies, de la résolution du problème des réfugiés palestiniens conformément à la Résolution 194.
Mais ce qui est arrivé ces deux dernières années
se résume à la destruction totale de tout ce que nous avons accompli [sous Oslo] et avant. Nous vivons en dessous de seuil de la pauvreté à Gaza et dans la rive Ouest ; notre peuple se sent perdu, souffre de famine et dautres maux. Cette situation est due au fait que plusieurs personnes ont répondu aux provocations israéliennes, faisant dévier lIntifada. Ils se sont mis, comme jamais avant, à utiliser les armes et les moyens se trouvant à leur disposition, des mortiers, des grenades, dautres moyens encore, à tirer à partir des habitations et dans les quartiers
Ces activités sapparentent à une bataille militaire, non à un soulèvement populaire exprimant la colère du peuple, et contre lequel nul ne peut rien. Comme vous pouvez constater, chaque jour, toutes les villes de la rive Ouest sont soumises à des tentatives de destruction dues à lexploitation par les Israéliens dopérations qui à mon avis ne sont ni nécessaires, ni efficaces.
Nous aurions dû saisir loccasion du 11 septembre, quand Abou Ammar [Arafat] a déclaré : Je suis contre le terrorisme. Les Etats-Unis ont alors dit : Cest lhomme quil nous faut, et lont applaudi. Un moment plus tard, Sharon est apparu pour dire : Comment pouvez-vous applaudir Arafat ? Vous vendez Israël ! , et ils lui ont répondu : Tais-toi !
Mais le pire des scénarios a ensuite eu lieu, la situation se détériorant et les erreurs sadditionnant, encourageant Sharon à poursuivre ses agressions
"
Toutes les factions palestiniennes devraient accepter la " hunda " [trêve]
" Maintenant, cest nous qui subissons toutes les pressions : on nous accuse de ne rien faire et dêtre à lorigine de toutes les opérations. Cela parce que nous avons tenu nos langues face à la terreur, ce qui nous ramène au contrôle insuffisant que nous avons de la situation. Malheureusement, nous ne sommes pas tous du même avis à Gaza. Entamons donc le dialogue pour essayer de sentendre, dabord avec le Fatah, puis avec les autres organisations [de lOLP] Le FPLP et le Front Démocratique ainsi que le Hamas et le Djihad [islamique], afin de pouvoir définir notre destination. Grâce au dialogue, nous trouverons une formule qui nous convient, une formule dhunda [trêve] qui nous permettra de défendre notre Etat
Nous ne pouvons pas réaliser ce but par la force. Cest le devoir du nouveau gouvernement de choisir la voie, de lannoncer au peuple et de persuader ce dernier du bien fondé de son choix. Il restera ça et là des opposants aux consensus palestinien. Nous essayerons de les pousser à placer les intérêts palestiniens supérieurs au-dessus de leurs intérêts personnels, par la force sil le faut. "
Notre méthode a échoué
" Certains ont dabord déclaré que lIntifada provoquerait leffondrement du gouvernement Sharon, vu quil a été élu sur son engagement à assurer la sécurité [israélienne]. Mais Sharon nest pas tombé car lIntifada a quitté les rails. Je pense que Sharon est aujourdhui le plus grand leader que le mouvement sioniste ait connu depuis Herzl qui lui-même ne bénéficiait pas des 80% de soutien de Sharon
Ils ont dit : Nous voulons libérer Jérusalem et les territoires occupés, et tout ce quils ont obtenu, cest que les territoires libérés à la suite des négociations soient réoccupés par la force. Il ne nous reste plus que la bande de Gaza, et nous espérons la sauver avant quil ne soit trop tard
"
Cessez laction militaire
" Que faut-il faire maintenant ? Déclarer avec force et détermination : En voilà assez ! Ca suffit ! Parce que si nous arrêtons maintenant, nous pourrons continuer de transmettre au monde que nous sommes massacrés et détruits, que ce crime doit prendre fin, que nous voulons la paix et alors tous ceux qui croient à la véritable paix se tiendront de notre côté. Je tiens à signaler que cest la première fois que le monde parle dEtat palestinien. Cest quelque chose qui na jamais été mentionné auparavant
Nous sommes sûrs que Sharon seffondrera après trois ou quatre mois de négociations, car il naura rien à offrir, vu quil soppose au démantèlement de toutes les colonies et refuse daccorder plus de 50% ou 60% de la rive Ouest aux Palestiniens. Cest pourquoi aucun pays ne lécoutera et tous lui diront : Tu nes pas dans le coup. Et alors il subira le même destin que Netanyahou : la défaite et le départ de la Knesset
Les investissements en provenance de létranger sont retournés doù ils venaient, aux quatre coins du monde. Avec les fonds qui nous étaient accordés, nous avons pu construire quelques chose : nous avions des rues, des hôtels, des immeubles, des écoles et des universités. Mais une grande partie des fonds est repartie, et la question qui se pose est : Pourquoi ? Cest une tragédie. Nous devons nous demander pourquoi.
Certaines organisations palestiniennes ne veulent pas véritablement de lAutorité palestinienne. Elles veulent la détruire pour prendre sa place
Pourquoi le Fatah a-t-il participé à cela ? Avons-nous bâti notre patrie pour nous mettre en guerre [les uns contre les autres] ?
Au symposium de Ramallah, on a dit que notre peuple faisait preuve de patience et de détermination. Jai répliqué que notre peuple en avait assez. Le peuple veut manger, sentir que sa vie et ses biens sont en sécurité
. La manifestation des marmites et des casseroles à Gaza pourquoi le peuple est-il sorti ainsi équipé ? De toute évidence pour nous dire : Nous voulons manger
Nous navons toujours pas de ministère ou dinstitut avec un budget clairement défini... Je my connais un peu en gestion financière : chaque sou qui entre devrait être incorporé au budget général et aucun sou ne devrait sortir sans autorisation. Quand nous aurons obtenu cela, nous aurons franchi avec succès la première étape [vers la réforme]. Parallèlement, on doit mettre fin aux ordres de paiement venant de tous côtés. Je sais que certains de nos ambassadeurs nont pas été payés.
Nous ne demandons pas de cesser lIntifada : nous demandons de la canaliser et den ôter laspect négatif, notamment le phénomène de militarisation. Nous pouvons organiser des manifestations et des marches. Mais je naime pas le mot tuerie. Verser le sang de qui ? Le sang de nos enfants, de vos enfants ? Cest ce que jai dit au symposium des Tanzim à Ramallah, auquel ont participé des commandants et des dirigeants du Fatah. Ils se sont fâchés contre moi, mont critiqué en me disant : Il y a des limites à ne pas franchir
Aujourdhui, nous devons, au nom de nos intérêts, cesser [ces agissements] et nous donner une chance. Puissions-nous gagner ! Tuer nest pas notre passe-temps favori. Nous avons un but à atteindre
"
Le retour était possible grâce à Oslo
Quand nous avons signé les accords dOslo, personne ne sest tenu à nos côtés. On nous a dit quil faudrait demander lavis du peuple, lavis de certains Etats arabes. Vous connaissez les accusations que nous avons essuyées. Après [Oslo], nous sommes retournés chez nous et avons obtenu une partie de notre patrie
Le phénomène des Palestiniens perdus à laéroport, à la frontière, est révolu : ils peuvent [désormais] retourner chez eux sils le souhaitent. Entre 250 000 et 300 000 personnes sont retourné vivre dans leur patrie. Le problème des réfugiés nest pas encore résolu, mais celui des déplacements a au moins pris fin avec les négociations et la paix. Il aurait été impossible dy mettre fin par la guerre. Nous avons participé à plusieurs guerres et vous en connaissez les résultats. Les tanks arabes ont-ils encerclé Tel-Aviv au moment où nous signions Oslo ? Israël était lEtat construit pour conquérir tout le monde arabe en un instant
"
L " initiative arabe [saoudienne] " incluait le droit de retour
" Le sommet arabe a ratifié linitiative qui traitait [également] du problème des réfugiés. Cette initiative faisait partie des plus réussies de lhistoire moderne. Elle est dautant plus importante que lArabie Saoudite en est à lorigine, ce qui signifie que le monde arabe et islamique se trouve derrière. Linitiative est claire : la terre contre la paix et la normalisation. La perspective de relations normales en échange dun retrait complet est très alléchante pour les Israéliens, ce qui fait que 60% des Israéliens y étaient favorables. A chaque occasion, Washington rappelait que les bases de la paix se trouvent dans les [Résolutions] 242, 338, [le principe de] la terre contre la paix et linitiative arabe. Avec linitiative arabe, nous avons pu faire du retour des réfugiés un principe de base. "
Les Arabes israéliens doivent nous aider à faire chuter ou mettre en place des gouvernements israéliens
" Un autre problème doit aussi être évoqué. Jai des réserves quant à [lutilité] de la participation de nos parents palestiniens les Arabes de 48 à lIntifada, tout en appréciant fortement leur sacrifice. En effet, leur participation sest avérée être une très grande erreur. Nous nen avons pas voulu lors des première et deuxième Intifada, et leur avons dit : Vous avez un rôle irremplaçable, différent du nôtre ; [cest] un rôle important qui consiste à provoquer leffondrement des gouvernements [israéliens] ou leur réussite. Conservez ce rôle. Si vous voulez nous aider, faites-le en approvisionnant [lAutorité palestinienne] ou en manifestant avec les mouvements israéliens pacifiques. Mais ils se sont écartés de cette voie : au début de lIntifada, ils sont partis dans une première vague de manifestations ; treize personnes sont [mortes] en martyres et 80 ont été blessées. Puis les Israéliens se sont levés pour dire : Voilà cinquante ans quils vivent parmi nous, et cest comme ça quils se comportent ? Comment voulons-nous faire revenir les réfugiés ? Et alors, aussi vite que léclair, chaque Israélien a commencé à se demander : Pouvons-nous accepter le retour de ces gens ? Quallons-nous y gagner ?
Quand jai parlé pour la première fois [aux Arabes israéliens], en termes clairs et sincères, ils se sont fâchés. Je leur ai dit : Vous avez fait une grosse erreur en vous laissant porter par la rue et les sentiments, [refusant] dagir la tête froide. Vous auriez pu nous aider dune autre façon, en employant dautres moyens. Noubliez pas que vous avez la citoyenneté israélienne, et cest là votre force ; cest grâce à elle que vous pourrez nous protéger : votez la non-confiance dans les gouvernements israéliens. Vous pourrez provoquer un changement de gouvernement grâce à vos membres de la Knesset. Cest comme cela quItzhak Shamir a perdu le pouvoir ; le parti travailliste avait alors 56 membres à la Knesset, et les Arabes avaient de 5 à 6 mandats. Sils avaient sérieusement participé aux élections, comme pour les élections municipales, ils auraient pu obtenir de 15 à 18 mandats et empêcher la mise en place dun gouvernement dont nous ne voulons pas. Quand Rabin a envisagé lexpropriation de terres à Jérusalem, les députés arabes ont menacé de voter contre lui, ce qui la fait revenir sur sa décision. Vous, Arabes, citoyens dIsraël, pouvez beaucoup faire [en agissant] rationnellement au niveau politique, sans courir après les illusions et la démagogie. Les conséquences de leur [attitude négative] ont été extrêmement néfastes. "
Israël doit accepter le droit de retour
" Jai écouté honnêtement un certain nombre de députés et de ministres israéliens. Ils mont demandé combien de réfugiés comptaient revenir. Ce genre de questions montre quils sont daccord sur le principe. Je leur ai répondu : Acceptez le principe et je vous donnerai le nombre. A Camp David, quand ils ont voulu connaître le nombre, nous leur avons répondu : Si vous acceptez le principe, nous vous donnerons le nombre là, tout de suite. La reconnaissance du principe était le premier pas : Israël commence par reconnaître le droit de tous les Palestiniens à retourner sur leur terre. Ensuite le réfugié peut décider sil souhaite ou non revenir. Puis viennent les négociations sur lapplication [du principe] et avec, la possibilité de procéder au cas par cas. "
(1) Al-Hayat (Londres), le 26 novembre 2002
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