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Enquête et analyse Rapport économique
Le 17 juin 2002 N° 98
Rapprochement irako-saoudien
Par le Dr Nimrod Raphaeli*
Le sommet de la ligue arabe tenu fin mars à Beyrouth a connu deux événements majeurs : lun substantiel et lautre symbolique.
Le premier consiste dans le vote unanimement favorable à la proposition de paix entre Israël et les nations arabe faite par le prince héritier Abdallah.
Lévénement symbolique, qui fait lobjet de notre analyse, est le fameux baiser échangé entre le prince héritier Abdallah et Izzat Ibrahim Al-Douri, vice-président irakien qui, dans un geste théâtral destiné aux photographes, a aussi endossé une montre de style saoudien par-dessus son complet occidental parfaitement découpé et son nud papillon.
Outre ce baiser symbolique, plusieurs indices, dordre économique aussi bien que politique, suggèrent le début dun processus de réconciliation des deux pays, lesquels avaient cessé toute relation diplomatique après linvasion du Koweït par lIraq et lopération " Tempête du désert " qui suivit en 1991, opération lancée en Arabie Saoudite.
Données politiques et réconciliation
Le point le plus significatif de ce rapprochement est incontestablement le refus absolu de lArabie Saoudite de se trouver entraînée par les Etats-Unis dans une campagne militaire anti-irakienne. Le prince héritier Abdallah a très clairement défini la position saoudienne lors dune rencontre avec le président Bush le 25 avril (1), position réitérée dans une interview accordée au quotidien saoudien Al-Sharq al-Awsat, diffusé à Londres. Le quotidien cite le prince en ces termes : " Nous nous opposons à une intervention contre lIrak et espérons quelle naura pas à être envisagée. " (2)
Au cours de la réunion semestrielle du GCC (Gulf Cooperation Council) - tenue à Jeddah le 25 mai sous légide de lArabie Saoudite - ont été relevés les progrès enregistrés au sommet de Beyrouth dans les rapports avec lIrak ; lIrak a dès lors été invité à concrétiser les promesses du sommet (portant essentiellement sur les relations irako-koweïtiennes et la protection de la souveraineté koweïtienne) afin dassurer la stabilité dans la région et de soutenir les revendications du monde arabe. Abd El-Rahman Al-Atiyya, Secrétaire général du GCC, a insisté sur les " bonnes intentions " de lIraq, soulignant quelles pourraient accélérer la normalisation des relations de ce pays avec les Etats du Golf. (3) Le quotidien irakien Babil, dont Uday, fils aîné de Saddam Hussein, est propriétaire, rapporte que la réunion du GCC a été positive pour l'Iraq. (4)
LArabie Saoudite, qui na toujours pas repris les relations diplomatiques avec lIrak, a tout récemment répondu à la requête irakienne denvoyer un ambassadeur irakien à lOrganisation de la Conférence islamique de Jeddah. Lambassadeur, qui occupera le consulat irakien (fermé) à Jeddah, sera chargé par la suite des relations entre les deux pays. (5)
En conséquence, Babil a estimé que Mohammed Majid Al-Saïd, président de luniversité Saddam dEtudes islamiques, était le candidat le mieux adapté au poste. (6) Le journal cite également des diplomates saoudiens anonymes exprimant leur satisfaction face à la fin de la propagande anti-saoudienne menée jusqualors par lIrak.
Données économiques et réconciliation
Le dégel des relations politiques entre lIraq et lArabie Saoudite sest accompagné dune plus grande activité économique. Son aspect le plus significatif est peut-être la décision saoudienne de rouvrir le passage dAr-Ar, situé entre les deux pays et fermé depuis 1991. (7) Dans un premier temps, les poids lourds saoudiens, chargés de produits dexportation saoudiens, obtiendront lautorisation de franchir la frontière iraquienne. Dans un deuxième temps, les poids lourds en provenance dautres Etats du Golf pourront en faire autant. Cela implique une économie de 8 à 10% sur le coût du transport qui, jusqualors, se faisait via la Jordanie. LIrak prévoit jusquà un milliard de dollars dimportations saoudiennes par an. (8)
Pour des raisons strictement politiques, lIrak a pris lhabitude de gonfler les importations provenant des pays arabes, cherchant à afficher un niveau de coopération politique plus élevé. Lexemple des exportations saoudiennes est révélateur : A la demande de lIrak, le Centre pour laugmentation des exports saoudiens a donné son accord pour que les Saoudiens réexportent à lIraq des biens importés, notamment dAsie, et destinés originellement au marché saoudien. Cela signifie que les consommateurs irakiens, à moins dêtre subventionnés - nul ne sait vraiment comment les prix sont fixés en Iraq -, auraient à payer un prix plus élevé pour ces biens réexportés. Les prix incluraient bien entendu une marge de bénéfice permettant aux hommes daffaires saoudiens de sy retrouver. Vu que le commerce irakien est largement contrôlé par la famille et les proches de Saddam Hussein associés au parti Baath (parti dirigeant), on peut penser que le revenu des intermédiaires saoudiens serait partagé avec les interlocuteurs de Bagdad. (9)
Deux autres nouvelles suggèrent un renforcement des relations économiques entre les deux pays. La première est laccord de Maysar Rajaa Shallah, ministre irakien de lIndustrie, pour la construction en Irak dune usine entièrement saoudienne destinée à la fabrication doutils dirrigation. La valeur des investissements na pas été rendue publique. (10)
La deuxième nouvelle a un impact stratégique important : LIrak a annoncé avoir réhabilité la partie iraquienne du pipeline liant les installations pétrolières irakiennes du sud au port saoudien de Yanba, sur la mer Rouge. Le pipeline a été fermé par lArabie Saoudite en 1990. Opérationnel, ce pipeline peut transporter 1.65 millions de barils de pétrole iraquiens par jour. En juin 2001, lArabie Saoudite a informé les Nations unies quelle avait confisqué la partie saoudienne du pipeline. (11) Il nest donc pas certain que le pipeline, du côté iraquien de la frontière, ait été réhabilité dans le cadre dun accord antérieur avec le gouvernement saoudien.
La Jordanie, principal perdant
Louverture du passage dAr Ar pourrait causer un tort considérable au commerce de transit de la Jordanie avec lIrak. Les Saoudiens sattendent à ce que les bateaux choisissent le port de Jeddah, plus grand port de la mer Rouge, au lieu du port dAqba, en Jordanie. Plus important : les produits saoudiens, connus pour leur qualité supérieure, dévaloriseraient, sur le marché irakien, les produits jordaniens et ceux dautres pays arabes. (12) Perdant son rôle de transit, la Jordanie pourrait craindre que lIrak cesse de lapprovisionner en pétrole à des prix préférentiels.
* Le Dr Nimrod Raphaeli est responsable du programme détudes économiques de MEMRI
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