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Dépêche Spéciale - Egypte
Le 11 janvier 2002
Témoignage dune épouse égyptienne :
" Les Egyptiennes vivent exactement comme les Afghanes "
Deuxième partie
Lhebdomadaire égyptien Akhbar Al-Yaum (subventionné par le gouvernement) a publié dernièrement une longue lettre provenant dune égyptienne anonyme. Voici la suite de la lettre, dont nous avons retenu une série dextraits :
Linstruction de mes filles (1)
Mon mari considérait quil était utile dinstruire les garçons, mais pas les filles. Il sen expliquait en rappelant que moi, sa femme, diplômée de luniversité, métais tout de suite mise à concevoir une fois mariée, à élever mes enfants dans lislam, éducation qui navait rien à voir avec celle de la société infidèle Mon mari a accepté que nos fils aillent à lécole et à luniversité mais pour nos quatre filles, il a choisi une école religieuse de quartier. Cette école pour filles était un appartement de rez-de-chaussée. Son programme ne ressemblait en rien au programme national officiel, de sorte que le diplôme quelle délivrait nétait pas reconnu et ne valait même pas le papier sur lequel il était fait !
Cest endroit a servi décole primaire à mes deux filles aînées Après quoi, mon mari décida quelles resteraient à la maison. Il fit appel au cheikh aveugle pour parfaire leur éducation religieuse Mes deux autres filles sont encore petites et continuent daller à lécole, jusquau jour où elles seront en âge de rester à la maison pour achever leur éducation religieuse.
Ne me demandez pas ce que mes filles apprennent. Elles ne savent rien du contenu du programme national, sans parler du programme des écoles privées, dont le niveau est meilleur que dans les écoles publiques. Mes filles savent tout juste lire et écrire bien quelles connaissent par cur le Coran et les hadiths [traditions] Nos fils, qui vont à lécole publique et à luniversité, où ils excellent, sont dans une situation différente.
Au début, jétais bouleversée par la vie imposée à mes deux fils ; je me suis mise à pleurer en voyant quils ne pourraient pas jouer avec les gosses des voisins, aller au club le vendredi et pendant les vacances, ou au cinéma Parfois il marrivait de les amener chez une voisine pour leur montrer un peu la télé et leur permettre découter la radio. Mais quand mon mari a découvert cela, il nous a sévèrement punis, moi et mes enfants, qui navions rien fait de mal. Cela a mis un terme à ces activités.
Ma tentative de suicide
Il arrivait fréquemment à mon mari dexiger que nous fassions tout notre possible pour diriger nos parentes proches et nos voisines [dans le droit chemin], afin daugmenter leur mérite au Jour du Jugement. Nous lui obéissions Un jour, en rentrant à la maison, il me dit : " Jai vu ta voisine à sa porte, à moitié nue, en train de parler à un homme ! Rends-toi chez elle demain, quand tu seras certaine de la trouver seule, et fais tout ce que tu peux pour la guider [sur le droit chemin] et la sauver.
Le jour suivant, jai envoyé mes deux petites filles, enveloppées de leurs voiles, demander à ma voisine la permission de lui rendre visite pendant quelques minutes. Une fois quelle accepta de maccueillir et que je me fus assurée de labsence de son mari, je me suis assise avec elle. Je fus surprise de voir quelle portait une robe ordinaire, décente, identique à celle quelle avait portée le jour précédent en ouvrant la porte à un employé de la compagnie délectricité qui lui demandait de payer sa note !
Je parcourai du regard le corps de ma voisine, en quête de la nudité qui avait tant alarmé mon mari, ce dernier ayant affirmé quelle sétait trouvée à moitié nue en compagnie dun étranger. Mais elle nétait absolument pas dénudée, mis à part son visage et ses mains
Je lui demandai : " Pourquoi ne portez-vous pas de niqab " Cette question indiscrète - que jeus plus de mal à poser quelle nen eut à y répondre - la surprit. Elle répliqua instantanément : " Et pourquoi devrais-je porter un niqab Citez-moi un seul verset du Coran qui demande à une musulmane pieuse qui suit la sharia de porter un niqab. Notre religion fait des concessions ; elle nest pas stricte "
Ma voisine ne sarrêta pas là. Elle poursuivit : " Jai versé beaucoup de larmes pour vous, vos filles et vos fils. Nous tous dans limmeuble sommes témoins de la souffrance que votre mari vous inflige ; elle nous fait mal et nous choque. Nous avons parlé à plusieurs reprises du drame que vous traversez. Mon mari ma demandé, étonné : Pourquoi ta voisine reste-t-elle avec cet homme Pourquoi ne retourne-t-elle pas chez ses parents ou ailleurs Peu importe leur niveau de vie : elle sera mieux là-bas que chez lui Personnellement, je ne comprends pas comment vous pouvez tolérer cela. Je ne comprends pas comment vous pouvez accepter que vos enfants soient démunis de leurs droits les plus élémentaires, comme le droit de rire et celui de jouer avec les autres enfants. Peut-être ne me croirez-vous pas, mais moi, mon mari, mes enfants et tous les locataires de limmeuble parlons de votre mari avec colère et plaignons vos enfants. Et en même temps, nous vous en voulons daccepter de ne passer quun jour avec cette créature tout droit sortie de sa grotte préhistorique. "
Je ne me fâchai pas contre les paroles de cette voisine, injustement accusée par mon mari de mener une vie dépravée parce quelle ne portait pas de niqab, et sétait montrée tête et mains nues au représentant de la compagnie délectricité Au contraire. Elle fut surprise dapprendre que jétais daccord avec elle, et qui plus est, partageais sa colère à lencontre de ma faiblesse de caractère. Je lui dis : " Ne men voulez pas. Je suis consciente de ma situation, et je suis plus dure envers moi-même que vous ne pouvez lêtre. Je reconnais que si je ne métais pas prise au jeu , si je navais pas été si faible et démunie, mon mari se serait montré moins cruel, et mes enfants nen seraient pas où ils en sont aujourdhui. Je suis seule responsable de cette situation, de cette vie brisée qui est la mienne, et du fait que je préférerais mourir à continuer de vivre une vie quaucune femme normalement constituée naccepterait
Mon mari a façonné sa propre religion, posant des conditions qui vont toutes, de A à Z, à lencontre de léducation religieuse que jai reçue Je suis une fidèle musulmane, et pourtant jai accepté de suivre cet ignorant auquel le destin ma liée, et dont il ma donné six enfants ! "
Après cette visite à ma voisine, la colère que je ressentais à lencontre de ma propre personne devint de plus en plus forte, ainsi que le dégoût de la vie. Je décidai de faire ce que javais projeté de faire des dizaines de fois. A chaque fois, jy avais renoncé, de peur déveiller la colère dAllah. Plus de vingt fois, javais voulu me suicider pour en finir avec cette vie. La 21ème fois, en quittant la demeure de ma voisine, je fus envahie du sentiment profond quAllah me pardonnerait si je mettais à exécution mon projet de mettre fin à mes jours. Je ne pensais pas que les tourments subis pendant ces années de mariage à mon bourreau puissent être moins terribles que ceux qui mattendaient dans lau-delà pour avoir commis cet acte acte quAllah le miséricordieux a interdit à ses serviteurs.
Je choisis le moment où mon mari et mes enfants vont prier à la zawiya [petite mosquée] du quartier, où mon mari rencontre des gens qui partagent ses idées Je menfermai dans la cuisine. Je pris un couteau acéré et me coupai les veines. Je massis sur une petite chaise en bois et regardai le sang couler, remplie dun sentiment de soulagement tel que je nen avais pas ressenti depuis un demi-siècle Je me mis à prier doucement Allah quIl me pardonne Mais Allah a voulu que je retourne à la vie, au moment même où je crus men être finalement débarrassée.
Mes enfants et mes proches étaient rassemblés autour de mon lit ; leurs visages exprimaient la joie quils ressentaient à me voir reprendre conscience. Par contre, le visage de mon bourreau était comme toujours glacé, coléreux, furieux. Il ne me dit pas un seul mot dencouragement, même pas " Loué soit Allah que tu ailles bien ". Il continua à blesser mes sentiments et ceux de mes frères, surs et filles en décrétant : " Tu as commis un crime impardonnable. Ne pense pas quAllah ta pardonné du fait quil ta rendu la vie. Tu es revenue pour passer le restant de tes jours à essayer dexpier ton terrible péché, et nous prions Allah quil accepte ton repentir et fasse de toi une de ces femmes bonnes et croyantes. "
Prendre le volant
Le plus étrange est mon bourreau crut, pour la première fois en un quart de siècle, quil devait essayer de me remonter le moral. Il me dit : " Je sais que tu men as voulu de tinterdire de conduire après notre mariage, [bien que je laie fait] pour te protéger et obéir strictement aux préceptes du Créateur du ciel et de la terre. Mais maintenant que jai entendu un certain précepte du prédicateur A.P., je tautorise à conduire Il permet aux femmes de conduire à condition quelles soient chaperonnées, par exemple par lun de leurs fils. Je tai acheté une nouvelle voiture ; elle est garée dehors. Descendons immédiatement lessayer.
Je ne répondis rien à mon mari, constatant en silence que cet homme simaginait faire preuve dune immense tolérance et être amené à dénormes concessions simplement parce quil mautorisait à reprendre le volant. Ou peut-être pensait-il que javais voulu me suicider parce que je ne pouvais plus conduire et non à cause du poison quil avait insufflé dans ma vie et celle de mes enfants.
Quand il me demanda de me mettre au volant, je protestai : " Comment veux-tu que je conduise vêtue dun niqab Tu sais bien que je nai pas une bonne vue : si je porte mes lunettes sous le niqab, je ne verrai plus rien à travers le Dharbat Mussa. " Mon mari ne répondit pas ; il me demanda simplement de conduire.
Nous avons conduit sur une ou deux rues. Je rentrai dans les piétons et les voitures. Le plus curieux et que nous sommes passés devant des gendarmes de la circulation, et quaucun deux ne trouva rien à redire à ce que je conduise vêtue dun niqab et que je mette en danger la vie des personnes et leurs biens. Au contraire : ils me regardaient avec satisfaction et estime, lair encourageant.
Que cela nous plaise ou pas, le port du niqab est respecté et soutenu par beaucoup. Personne nose linterdire, même quand il sagit didentifier la personne que lon a devant soi. Nous savons très bien que certaines femmes arrivent vêtues dun niqab aux examens afin de ne pas être identifiées Il en est de même pour le contrôle du passeport dans les aéroports Les contrôleurs laissent passer ces femmes, renonçant aux discussions inutiles. Les gendarmes permettent aux femmes vêtues de niqabs de conduire, bien que le niqab empêche de voir sur les côtés et mette en danger leur vie et celle des autres.
Le 11 septembre
Le plus dur a été [la réaction de] mes deux fils Ils sont devenus des copies de leur père et partagent ses idées Mon fils qui se trouve à luniversité est encore plus fanatique que son père, et cherche encore plus âprement que lui à sauver le monde du péché et de lincroyance de ceux qui ne pensent pas que ses idées descendent tout droit du livre dAllah et des traditions du Prophète. Mais alors que son père se contente de paroles, lui pense que ces idées ne peuvent pas être imposées par le moyen trop doux de la persuasion et quil faut avoir recours à la force.
Jai passé des heures à pleurer quand mon fils, revenu de luniversité, a vanté les événements du 11 septembre intervenus à New York ! Jai pleuré pour ces milliers de victimes innocentes. Mais mes larmes étaient surtout dues à la violence, la haine, linimité qui sétaient enracinées dans lesprit de mon fils, dune intensité dont je naurais jamais cru capable le fruit de mes entrailles.
Vous pensez peut-être que mon fils est un cas pathologique, ou un cas à part, mais il ma dit que des centaines de camarades glorifiaient aussi ces attentats, considérés par eux comme une guerre qui allait consumer tous les non-musulmans et ceux qui nappliquent pas ce queux veulent voir appliqué !
Je vous affirme avec certitude que ces opinions ne sont pas limitées aux habitants des quartiers défavorisés, frappés par le chômage, comme le prétendent ceux qui veulent éluder ce grave problème, à chaque fois quils entendent parler dun nouvel attentat. Jhabite dans un bon quartier ; tout ce qui intéresse mon mari , après faire de la torture un art, cest économiser largent que lui apportent ses boutiques. Cet homme de confiance, pieux et convenablement vêtu, comme en témoignent sa grande barbe, sa robe islamique, et ses grains de prière qui ne quittent jamais sa main, ne paie pas dimpôts malgré ses importants bénéfices, et falsifie ses papiers afin de faire croire quil a souffert de pertes énormes et est au bord de la faillite.
Mes enfants, qui vont à lécole et à luniversité, sattendent à recevoir une coquette somme de leur père. Ils pourront ainsi vite se marier et faire des enfants dans les curs et les esprits desquels ils sèmeront les idées les plus violentes, héritées de leur père.
Les causes du phénomène
De plus en plus dépouses égyptiennes sont prisonnières de bourreaux, et je considère que le " virus " de cette violence déguisée en religion détruit les esprits de nos jeunes. Ce phénomène a débuté après quon eut permis aux prédicateurs de propager leurs idées, après que les journaux, livres, micros, écoles, mosquées et foyers leur eurent donné la parole, leur permettant de laver le cerveau de nos garçons et filles. Le tort que mes enfants et moi avons souffert nest que le résultat logique de ce qui se passe dans ce pays, sous les yeux de tous les défenseurs des droits de la femme.
La plus sotte de nos attitudes actuelles est celle qui consiste à ignorer ce quendurent les Egyptiennes, lesquelles vivent en ce moment même exactement comme vivaient les Afghanes " (2)
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