Interview accordée par Shimon Pérès à Dan Shilon
(Maariv ; supplément politique du 24 Mai 2002) - traduit par le service de presse de l'Ambassade de France en Israël.
Shimon Pérès, la vie est un cirque ?
La vie repose sur une erreur.
Et la politique ?
La politique est devenue un vrai cirque, mais à lorigine de cela, il y a une erreur.
Quelle erreur ?
La méthode délection directe du Premier ministre a été nocive.
Parce que tout est affaire de problèmes personnels ?
Tout est personnel mais cest aussi un problème de parti politique. Le bien de lEtat nest pas en jeu ici. Il nexiste pas au monde une démocratie comme la nôtre : le Premier ministre Sharon a été élu et découvre quil ne dispose pas de la majorité au sein du Parlement.
Donc Netanyahu avait raison
Si lon avait accepté les règles du jeu de Netanayhu, le résultat aurait été le même. Cest la première fois dans lhistoire de lEtat dIsraël que les deux grands partis ne disposent pas de la majorité à la Knesset. Tout lédifice repose sur des manuvres.
Ainsi contrairement aux promesses de Ben-Eliezer, ce cirque continuera ?
Ce cirque continuera à moins que lon ne modifie une fois de plus le mode de scrutin.
Comment se fait-il que la politique israélienne remporte tous les records de cynisme ?
Au lieu de soccuper didéologie, on mise tout sur le leader, sur le chef.
Quy a-t-il de négatif à cela ?
On se focalise sur la personnalité et non pas sur lidéal.
Nest-ce pas dû à la médiocrité des protagonistes ? Quen est-il de la génération des Grands hommes ?
Il ny a pas de Grands hommes sans idéaux.
Et Ariel Sharon ?
Ariel Sharon ma agréablement surpris cette semaine. Il a fait preuve de leadership, il a agi avec justesse, il a pris de bonnes décisions et pour cela nous devons le soutenir.
Ainsi, vous avez plus de choses en commun avec lui quavec les membres de votre parti ?
Je ne suis pas avec Sharon pour amuser la galerie. Le seul sujet sur lequel je recherche un terrain dentente, cest la paix.
Vous vous joindriez à lui pour créer un nouveau groupe politique ? Un nouveau parti ?
Je ne recherche pas de nouveau parti, je suis à la recherche dune nouvelle politique. Sharon et moi sommes très éloignés dans le domaine qui mintéresse le plus.
Avraham Burg déclarait cette semaine appartenir à un parti politique qui nexiste plus, qui na ni identité politique ni identité économique . Partagez-vous cette opinion ?
Non, je ne la partage pas. Je pense que nous avons une identité politique. Tout bien considéré, nous acceptons tous lidée de partage ou de séparation, nous approuvons tous la création d'un Etat palestinien, nous nous exprimons tous en faveur de lévacuation dimplantations.
Aucune sonnette dalarme ne sest mise en marche chez vous, cette semaine, lorsque Shlomo Ben-Ami, que vous considériez à une époque comme un successeur éventuel, a menacé de quitter le parti travailliste ?
On ne peut appartenir à un parti politique lespace dune saison. Un parti politique doit fonctionner sur le principe dune majorité et dune minorité, et non pas aller au gré des caprices des uns et des autres.
Lorsque des Travaillistes aussi importants que Uzi Baram ou Eli Goldshmith quittent le parti et fuient la politique, vous voyez cela comme un simple caprice ?
Un proverbe anglais dit que ceux qui démissionnent ne remportent jamais de victoires, et ceux qui remportent des victoires ne démissionnent pas . (
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Quelle est lerreur de Silvan Shalom ?
Il nest pas responsable de la situation diplomatique ou sécuritaire, mais en tant que ministre des Finances il naurait pas dû présenter un tel plan daustérité sans laccord du gouvernement, du patronat et des travailleurs.
Un consensus national naurait-il pas entraîné des concessions qui auraient édulcoré le plan économique ?
On ne peut gouverner sans faire de compromis. La guerre, cest fait pour mourir ; les compromis sont faits pour permettre de vivre.
De quels compromis parlez-vous alors que le bateau coule ?
Nous sommes tous dans la même galère.
Lorsque vous étiez Premier ministre, vous navez pas osé limoger les ministres du Shass.
Jai limogé dautres ministres.
Vous avez eu peur de toucher au Shass.
Le Shass ne ma pas fait dentourloupettes de ce type. Je crois possible de parvenir à une entente avec eux. Si le bateau coule, il coule pour tout le monde. Il faut donner aux pauvres, aux personnes âgées, aux invalides, mais il ne faut pas donner de fonds aux partis qui parlent soit disant en leur nom.
Vous ne vous seriez pas séparé du Shass cette semaine ?
Jaurais exercé des pressions sur le Shass pour quil procède à des réformes. Pour donner véritablement à ceux qui sont dans le besoin et ne rien verser à ceux qui ne sont pas dans le besoin.
Le Shass rit sous cape !
Voyez-vous, avec le Shass, cest comme avec la banque. Si vous voulez réellement recevoir un prêt, vous devez faire comme si vous nen aviez pas besoin ! Avec le Shass cest la même chose. Le Shass a commis une erreur en pensant contrôler la situation. Suite à cette erreur, Sharon a décidé de le remettre à sa place, et il a eu raison.
Peut-il y avoir un gouvernement sans Ultra-Orthodoxes ?
Il ne peut y avoir de gouvernement sans Ultra-Orthodoxes, mais un gouvernement sans partis ultra-orthodoxes est possible. Il existe une différence entre la politique et la religion. La politique repose sur des compromis alors que la religion repose sur labsence de compromis. On ne peut bâtir une coalition sur le sacré et le profane. Si le Shass est un parti politique, il doit se comporter comme tel et prendre également les autres en considération.
Si vous étiez ministre des Finances, seriez-vous capable de tirer léconomie israélienne du pétrin ?
Jaurai relancé les négociations diplomatiques, même si elles ne débouchent pas sur un accord. Sans changement de la situation politique, il sera difficile de résoudre les problèmes économiques.
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Ya t-il un risque que nous soyons dans la même situation que lArgentine ?
Non, léconomie israélienne est plus forte. En Argentine, la politique politicienne a détruit leur économie.
Cest également lhistoire de la politique israélienne.
Nous sommes un pays abîmé, mais pas corrompu. Je ne pense pas que les gens importants dans ce pays empochent quelque chose, ou pratiquement pas. Je ne dis pas quil ny a pas chez nous de phénomène de corruption, mais il sagit davantage de problèmes de fonctionnement, plus faciles à résoudre que la corruption.
Ne voyez-vous pas le risque deffondrement économique, dont a parlé cette semaine le dirigeant du parti travailliste
(Binyamin Ben Eliezer, NdT) ?
Il existe effectivement un risque de crise économique. Je trouve le terme effondrement un peu fort. La crise touchera les pauvres, elle touchera tout le monde.
Sur quel base êtes-vous capable de relancer aujourdhui le processus diplomatique ?
Sur la base des accords passés entre Abou Ala et moi.
Ce sera la base des débats lors de la conférence internationale ?
Disons plutôt que cela pourrait servir dordre du jour de la conférence internationale.
Sharon sera daccord ?
Lors de conversations entre nous, Sharon ma dit que les accords avec Abou Ala ont sa faveur, même sil nest pas daccord avec le calendrier.
Sharon est prêt même aujourdhui à reconnaître un Etat palestinien, après les événements au Comité central du Likoud ?
Il sagit de la reconnaissance dun Etat palestinien, sans en préciser les frontières.
Cest un changement pour Sharon, et pour le Comité central du Likoud.
Je ne veux pas parler au nom de Sharon, car il se trouve dans une situation délicate, mais lui-même a dit quil sopposait à la décision du Likoud. Il ne le dira pas aujourdhui pour des raisons que je peux comprendre. Il garde cela pour la dernière minute, mais Sharon sest déjà prononcé en faveur dun Etat palestinien.
Arafat est-il capable de changer ?
Arafat peut changer sous la pression.
Ehud Barak a dit cette semaine, quil ne fallait pas croire aux Arabes et à Arafat. A-t-il tort ?
Barak a fait de son échec une idéologie.
Pouvez-vous imaginer son retour en politique ?
Barak lui-même a dit quil fallait examiner les faits à la lumière de la réalité, et lorsque jexamine le bilan de Barak, il me laisse dubitatif.
Lorsque vous avez évoqué la pression, vous faites allusion à un accord américain imposé ?
Oui. La solution sera imposée surtout aux Palestiniens plus quaux Israéliens. Nous savons exactement ce quils attendent de nous, ils nous lont déjà dit. Un Etat palestinien.
Les Américains détermineront les frontières ?
Chacun voit les choses autrement. Les Israéliens, les Américains, et les Palestiniens.
Cest donc un mariage impossible.
Ce mariage se finira sous le dais nuptial, et personne nira vérifier ce qui se passe dans la chambre à coucher.
Dans ce cas, les Américains devront entrer dans la chambre à coucher pour arranger les choses.
Les Américains imposeront un compromis aux parties. Nous connaissons déjà les bases du compromis.
Ne craignez-vous pas que le résultat inverse soit obtenu ?Une guerre régionale ?
ll ny aura pas de guerre conventionnelle ici. On ne peut pas faire de guerre conventionnelle. Nous ninitierons pas une telle guerre, nous nen voulons pas, et lautre côté ne pourra pas gagner. Nous sommes trop forts pour une guerre conventionnelle. Les Arabes ont découvert que nous sommes plus vulnérables au terrorisme quà une guerre, et ils font leurs comptes.
Ariel Sharon vous surprend-t-il ?
Ariel Sharon me surprend, mais pas suffisamment. Je pensais quil avancerait plus vite pour la paix .
Quel est votre état desprit actuellement ?
Je reste optimiste, mais inquiet. Je suis optimiste, parce que beaucoup dépend de nous, mais nous ne croyons plus le côté palestinien que nous avons diabolisé, jusquà en avoir peur./.