La stratégie du double jeu dArafat
10 janvier 2002
Pierre Rehov Journaliste Ecrivain
Rédacteur en chef de " Contre Champs "
Le premier noël du vingt et unième siècle eût-il manqué dune victime absolue, représentative de la misère et de la méchanceté des hommes, cest le rôle que le président de lautorité palestinienne sétait empressé dendosser, médiatisant à lextrême son keffieh sur une chaise vide. Ainsi, donc, Yasser Arafat devint chrétien pour une nuit, époux dune chrétienne avant que dêtre musulman, père réconciliateur et visionnaire aux projets contrecarrés par les Juifs, emprisonné sans jugement, victime du plus ignoble arbitraire, pour ne pas dire crucifié, mais consolé dans sa légitimité par la visite des plus grands patriarches. Une mascarade affligeante mais efficace.
Avec le médiateur américain Zinni aux premières loges et lappui de plusieurs députés russes, Arafat comptait bien ne pas sarrêter là, et soffrir un second noël cathodique, orthodoxe cette fois. Mais cétait compter sans larraisonnement du Karine A
Pourtant, le message transmis par Ariel Sharon au président de lautorité palestinienne après les attentats meurtriers de Jerusalem et de Haïfa étaient clairs. " You are irrelevant ". Arafat ne serait plus un partenaire, ni même un interlocuteur, tant quil naurait pas fait le ménage chez lui. Dès lors, et pour les opinions publiques les plus directement concernées par le conflit, Arafat avait perdu cette bataille immédiate, prisonnier humilié et donc défait aux yeux de son peuple, relégué parmi les cancres de lécole de la paix pour limmense majorité des israéliens. Puni. Il aurait pu en être autrement.
Car linterdiction que Monsieur Arafat prétendait pouvoir défier, en se rendant à pieds à Bethléém sil le fallait, était assortie dune issue facile. Le gouvernement israélien ne lui demandait quun acte. Larrestation des assassins du ministre du tourisme Rahavam Zeevi et, plus généralement, la mise hors détat de nuire dune liste de terroristes parmi les plus virulents. Mais entre renouveler son image de " shahid " ( martyr ), même sil devait être chrétien, et passer pour un collaborateur dIsraël par des arrestations impopulaires car efficaces, le choix dArafat était tout fait.
Car fidèle à lui-même, et plutôt que dagir, en réponse à des exigences fondamentales, Arafat a préféré prononcer un discours de plus. Comment pouvait-il faire jouer son autorité, puisqu'il était enfermé ? Pourquoi les israéliens refusaient-ils de comprendre quil ne souhaitait que la paix et lindépendance de son peuple dans la dignité ? De quel maux le tout puissant Israël allait-il encore laccabler, sur la route longue et pénible de la reconnaissance dun nationalisme ayant Jérusalem pour capitale ?
Le problème, cest que les israéliens, contrairement à la plupart des pays occidentaux, exception faite, depuis le 11 septembre, des Etats Unis, sont désormais plus attentifs aux discours dArafat en arabe quà ses messages officiels.
Dès le lendemain de sa déclaration pacifique, et comme pour en atténuer la portée, le 18 décembre en effet, le vieux fennec se tournait vers les siens avec un discours autrement crédible, dont aucune phrase, comme par miracle, na réussi à franchir les frontières. Affirmant quil existait " un complot visant à judaïser Jérusalem "( sic) il rappela aux habitants de Ramallah quun " martyr en terre sainte valait 70 martyrs ailleurs " et que bientôt tous les " palestiniens, ce peuple de géants, pourraient prier à la mosquée Al Aqsa comme à léglise du Saint Sépulcre ". Tapotant familièrement la tête dune petite fille, il devait poursuivre en indiquant quelle était " le premier soldat de Palestine " avant de conclure avec fierté quune mère palestinienne, lorsquelle apprenait le " martyre " de son enfant " sortait des chez elle en criant sa joie " quil ait " épousé la Palestine plutôt que sa cousine ". Le Karine A, ce jour-là, navait pas encore reçu son chargement
Longtemps, les israéliens ont cru que les discours belliqueux et jamais retransmis dArafat navaient quun but fédérateur et que, lorsquil appelait au " djihad " ou qualifiait les accords dOslo de " cheval de Troie " ou de pacte " koraïchi ", faisant ainsi allusion à la tactique qui avait permis à Mahomet de conquérir la Mecque après la signature dun accord temporaire " en état de faiblesse " ( Discours de Johannesburg, 1994 ), cétait pour mieux contenir les franges les plus extrémistes de son appareil détat. Mais après quinze mois dintifada, et tant de déclarations officielles non suivies deffet, tant de cessez-le-feu pas un instant respectés, les israéliens ne le croient plus. Cest pourquoi ils le préfèrent enfermé. Cest pourquoi, également, toutes ses dénégations après la saisie de cinquante tonnes darmement sophistiqué ne peuvent raisonnablement être prises au sérieux, pas plus que la " commission denquête " quil compte mener.
Curieusement, ce sont les Chrétiens locaux qui comprennent le mieux. Micro éteint, évidemment, par crainte de représailles qui ne manqueraient de tomber, les Chrétiens des territoires constatent aujourdhui que leur population, en dix ans dautonomie, est tombée de près de 50 % à moins de 20 % dans la ville de Béthléém. A Beit Jala, bourgade des environs, ce sont des églises et des monastères que les tanzims dArafat ont investis, pour tirer sur le quartier juif de Gilo. Les plaintes tombent, nombreuses, contre les exactions de gangs, dans lindifférence des fonctionnaires de lAP, jusquà ces jeunes filles, chrétiennes, récemment victimes dune sinistre "tournante " à Beit Shalun et contraintes de se retourner vers les tribunaux israéliens pour obtenir justice. Et daucuns de rappeler que parmi les plus grands massacres de lhistoire contemporaine, il en est un trop longtemps passé sous silence : celui de la population maronite de Damour par les factions extrémistes de lOLP. Une époque où Yasser Arafat, pour reprendre ses propres propos rapportés par le père Labaky de Damour " ne voulait aucun mal à la communauté chrétienne, sauf sil était appelé à sen servir dans un but stratégique ".
Une seule vraie question reste donc posée, au delà des tentatives de sauvetage dArafat plutôt réussies par la communauté européenne en général, et le quai dOrsay en particulier : quattendre dun Arafat consigné à résidence et chaque jour davantage affaibli ? La réponse est pourtant évidente.
Alors quaprès lattentat suicide du Dolpharium en juin dernier qui causa la mort de 23 adolescents juifs et en blessa grièvement près dune centaine les seules représailles dIsraël furent la mise en place dun cessez-le-feu unilatéral sans cesse provoqué, la neutralisation dArafat ne commencerait-elle pas à avoir dauthentiques effets ? Pour la première fois, en réponse à son discours officiel, et par soucis dunité nationale, Hamas et Djihad islamique ont annoncé une trêve. Progressivement, un calme relatif semble revenir. Mais le Karine A, dans tout cela ?
Arafat aura beau tenter de nier, les aveux télévisés du capitaine du transporteur darmes sont accablants. Comme si le Karine A était aux actes dArafat ce que ses discours en arabe sont à ses déclarations officielles. Le pendant dun double jeu trop longtemps toléré.
Et si Oslo, pour beaucoup de Juifs et dIsraëliens, nest plus compris que comme le début dune illusion perdue davance, limage dun Arafat cerné de tanks et contraint de faire le ménage, après avoir été si près dobtenir la création de la Palestine quil prétendait appeler de ses vux a vertu de consolation en attendant la relève. Nombreux sont les intellectuels palestiniens, aujourdhui, capables de lassumer, le Docteur Sari Nusseibeh en tête qui, enfin, et contrairement à Arafat, accepte le principe même de légitimité du peuple juif sur la terre dIsraël.
Il leur suffit dun peu de pragmatisme loin des feux de la rampe.