|
||||||||||||||||||||
|
||||||||||||||||||||
Etude sur le sens des mots dans le conflit du Proche-Orient
(Première partie)
Frédéric Lellouche
O.L.I.P.O
Observatoire pour une Lecture de lInformation sur le Proche-Orient
Dans la représentation médiatique du conflit israélo-palestinien, les mots occupent une grande place et les agences de presse sont les vecteurs de ce combat sémantique et médiatique.
Pour étudier ce phénomène, il faut prendre un événement bien précis avec des limites chronologiques strictes et voir comment il est transmis par les agences de presse.
Aussi, comme exemple d'application, il est intéressant de prendre comme référence les deux attentats du 27 novembre 2001 : à Afula et à Gaza, et voir comment ces actes ont été transmis par les trois agences de presse mondiales : AFP, AP (Associated Press) et Reuters.
Pour ce faire, toutes les dépêches en français disponibles sur le site de Yahoo-Actualités-Conflit du Proche-Orient (http://fr.fc.yahoo.com/p/proche-orient.html) qui parlaient de ces attentats et en les limitant dans le temps (du mardi 27 novembre 11h17 au mercredi 28 novembre minuit, soit 36 heures) sont utilisées.
Nous arrivons à 22 dépêches sur ce site (bien évidemment, ce ne sont pas toutes les dépêches de ces agences de presse mais uniquement celles disponibles sur Yahoo et donc représentatives de chaque agence) : 9 pour l'AFP, 4 pour AP (normales car agence américaine) et 9 pour Reuters.
En ce qui concerne AP, il faudra renouveler lexercice pour avoir des résultats plus fiables car peu de dépêches en français ont été mises par Yahoo sur leur site.
Cette représentation est valable principalement pour le monde francophone et européen. Des différences pourraient exister pour les autres parties du monde (dont surtout le monde américain).
Nous avons donc :
Nombre de dépêches
Nombre de mots
A partir de ces dépêches, il est donc intéressant de faire un comptage des termes utilisés et un décryptage de ces termes et de limpression quils engendrent : cest lobjet de cette étude.
La première partie va sintéresser aux termes utilisés pour qualifier les auteurs de ces actes, à leur décryptage. La deuxième partie sintéressera aux termes pour les victimes, leur différenciation, au comptage des morts.
Tout dabord, la première question à se poser est la suivante : ces actes sont-ils des actes terroristes ? Pour les deux, pour lun des deux (celui commis en Israël à la différence de lautre commis à Gaza donc en territoires occupés) ou pour aucun des deux ??
Logiquement, ce sont des actes terroristes puisque ce sont des actes meurtriers commis sur des civils pris au hasard dans la foule. Les auteurs ne visaient pas des militaires en fonction mais des civils et ce sont bien des civils qui ont été tués : 2 femmes et 1 jeune homme, laissant 9 enfants orphelins.
Alors, quen est-il pour nos dépêches ? Une constatation simpose :
Aucune dépêche de ces agences de presse ne reprend à son compte les mots "terrorisme et terroristes" pour qualifier ces actes et les auteurs de ces actes.
Ces mots napparaissent jamais sans guillemets israéliens.
Les seules fois où ces mots sont utilisés sont donc uniquement dans la bouche des dirigeants israéliens et donc entre-guillemets, ce qui peut leur donner un sens équivoque comme, par exemple :
Il "prouve la détermination des organisations terroristes à poursuivre leurs actions meurtrières en dépit des efforts américains pour obtenir un cessez-le-feu", a déclaré ce porte-parole, Avi Pazner. (AFP, 27/11/01 ; 11h17).
"Les terroristes sont arrivés dans la zone de la gare routière à Afula et ont commencé à tirer dans toutes les directions", a déclaré le commandant de police Avi Tyler. (Reuters, 271101, 11h51).
Un porte-parole de la police, Gil Kleiman, a précisé que ''quatre policiers et un réserviste de l'armée ont pourchassé les tireurs jusqu'à un parking près du marché. Une fusillade a suivi au cours de laquelle deux terroristes ont été tués'', a dit Kleiman. (AP, 271101, 12h20)
Ce terme de terrorisme nest donc jamais repris, à leur compte, par les agences de presse : il nest pas repris une seule fois par les agences, autant pour qualifier lacte (comme attentat terroriste) que ses auteurs (comme, par exemple, les terroristes) .
Il doit être carrément interdit pour les journalistes de ces agences de nommer ces actes de terroristes puisquon parle bien dattentat mais jamais dattentat terroriste : la différence est notable, nous y reviendrons plus loin.
Il est donc clair que, pour elles, il ne sagit pas dactes terroristes mais dautres choses !
Alors, comment qualifier ces actes ?
Difficile exercice de dialectique que doivent se livrer les journalistes : comment parler dun acte terroriste (selon la définition usuel du mot) sans employer ce mot ?
Alors, dans ce no-man's land sémantique, les agences de presse débordent d'imagination pour nommer ces personnes et ces actes. Voici un tableau exhaustif des termes employés dans notre échantillon de dépêches (en annexe, on trouvera leurs définitions) :
"terroriste" (guillemets israéliens)
guillemets car communiqué israélien
terroriste
activiste
auteur
combattant
militant
tireur
palestiniens
deux hommes
membres de forces de sécurité
une vraie information mais non analysée.
assaillants palestiniens
membres de la police palestinienne
information sans détail et 36 heures après
éléments armés
Nombre de termes
Analyse pour lAFP :
En ce qui concerne lAFP, le plus souvent, on prend le minimum : on parle de palestiniens, ou dauteurs ou dhommes dans 24 cas sur 30. Les termes restants font plutôt référence à des termes militaires (assaillants, éléments armés) ou politiques (militants, activistes).
A noter que deux termes donnent, en eux-mêmes, une information capitale : membres de forces de sécurité et membres de la police palestinienne, information non reprise et non analysée malgré le fait quelle montre que lAutorité Palestinienne a, dans sa propre police, les auteurs de ces actes : difficile pour elle de ladmettre alors quArafat dit quil déploie 100% defforts pour lutter contre ses actes.
Analyse pour Associated Press (AP) :
Là, on donne une connotation militaire ou politique aux auteurs de lacte : les termes activistes, militants, assaillants, tireurs sont largement utilisés (19 fois sur 22), ce qui donne une coloration militaire à lacte et enlève la partie terroriste.
Le reste sont des termes vagues sans connotation : palestiniens ou auteurs (3 fois sur 22).
A noter que linformation de lAFP (membre de la police palestinienne) est complètement ignorée. Elle ne sera donc pas connue pour tous les utilisateurs de AP en français, ce qui semble anormal pour une agence de presse. Il faut relativiser cette partie car peu de dépêches AP nont été transmises par Yahoo.
Analyse pour Reuters :
Là aussi, comme pour Associated Press, les termes sont militaires ou politiques : activistes (1 fois), combattants (2 fois), militants (7 fois), tireurs (3 fois) et assaillants (4 fois), soit 17 fois sur 25. Le reste sont des termes vagues, sans signification.
Là aussi, linformation de lAFP (membre de la police palestinienne) est complètement ignorée. Elle ne sera donc pas connue pour tous les utilisateurs de Reuters en français.
En ce qui concerne lacte en lui-même, les termes se divisent en deux parties pour les trois agences de presse, dune manière pratiquement égale, ce qui montre la difficulté, pour eux, de nommer ces actes.
En effet, le terme attentat revient dans 51% des cas pour lAFP, 43% pour AP et 38% pour Reuters. Il est donc encore valable pour qualifier ces actes.
Il est très important de noter que, en aucun cas sur les 51 fois, le terme terroriste est accolé au mot attentat : il y a une volonté évidente de ne pas mettre ces mots ensembles pour éliminer définitivement le terme de terroriste du vocabulaire proche-orientale.
Les autres termes sont militaires, enlève toute connotation terroriste à lacte et donne même une couleur résistante à lacte bien que, pour le moment, les mots de résistants et résistance ne sont pas utilisés. Ceci a de forts risques de changer dans les mois ou années suivantes et ces nouveaux mots sont prêts à être utilisés (tout comme militants ou activistes inconnus dans le vocable de ce conflit jusquà lannée dernière).
attentat
attaque
fusillade
opération
Nombre de termes
(en annexe, on trouvera les définitions de ces termes)
Tout autant que lacte et que ses auteurs, il faut sintéresser aux groupes responsables qui ont envoyé les auteurs faire les actes du 27/11/2001.
Toutes les agences de presse sont unanimes pour qualifier ces mouvements de termes militaires et politiques. Les références à mouvements, membres, groupe armé, brigades, chef militaire, aile militaire laissent peu de doute : ce sont bien des mouvements militaires.
Aucune connotation terroriste nest donnée à ces mouvements. La seule distinction qui existe est celle de lintégrisme : ceux du Hamas et du Jihad sont qualifiés de : intégriste, radical, islamiste tandis que le Fatah et sa milice sont des groupes armés ou brigade (sont-ils radicaux ou pas ?).
Là aussi, le mot terroriste a été chassé du vocabulaire pour qualifier ces mouvements et on peut facilement penser quil y a une volonté bien précise : volonté denlever toute connotation terroriste à ces actes pour lexpliquer dans un premier temps, voire la justifier plus tard.
Jihad islamique
Mouvement palestinien intégriste
Mouvement palestinien
Mouvement radical islamiste
Membre des brigades Jérusalem du Jihad
Jihad islamique palestinien
Fatah
Mouvement du Président palestinien
Groupe armé
Brigade des martyrs Al-Aqsa issu du Fatah
Groupe armé issu du mouvement de Arafat
Chef militaire local du Fatah
Brigade Al-Aqsa, milice affiliée au fatah dArafat
Hamas
Branche armée du mouvement radical islamiste
Branche militaire du mouvement intégriste
Mouvement islamique
Mouvement islamiste
Mouvement radical islamiste
Chef de laile militaire du Hamas
Groupe intégriste palestinien
Au terme de cette première partie de cette étude, une conclusion simpose : les mots terroristes et terrorisme sont enlevés du vocabulaire dans ce conflit pour laisser place à des termes :
Ces termes sont dailleurs, pour la plupart, repris dans limmense majorité des journaux utilisant ces agences de presse en France.
Cette suppression du vocable terroriste, chargé dun sens émotionnel fort et qui désigne lagresseur est-il fait sciemment, est-il volontaire, à la charge du journaliste ou de la rédaction éditoriale des agences de presse et des journaux ?
Tout laisse à penser quil y a une volonté éditoriale denlever ce mot tellement cest flagrant car il napparaît plus jamais pour désigner un attentat en Israël.
La volonté serait-elle denlever toute connotation péjorative à ces actes, de les relativiser, voire de les expliquer ?
La référence au mal absolu que représente le terme " terrorisme " dans notre société (surtout depuis le 11 septembre 2001) doit-elle être supprimée sur le vocabulaire du conflit israélo-palestinien ? Si oui, pourquoi ?
Cette idée ainsi que ses causes mais aussi ses potentielles conséquences sont encore à étudier.
Nous tenons à votre disposition toutes les dépêches des agences de presse ayant été utilisées dans cette étude. Nous ferons parvenir la deuxième partie dici peu.
Frédéric Lellouche
O.L.I.P.O
Observatoire pour une Lecture de lInformation sur le Proche-Orient
Annexe :
Définitions de termes employés par le dictionnaire Larousse ou Hachette :
Activiste : membre actif dun parti, dun groupement, dune organisation. Partisan de lactivisme.
Assaillant : qui attaque vivement, à limproviste (armée assaillante).
Combattant : personne qui prend part à un combat (armée de combattants),
Membre: celui qui fait partie dun corps politique, dune famille, dun groupe,
Militant : qui lutte, qui combat pour le triomphe dune idée, dun parti, dune organisation. - Adhérent actif
Terrorisme: ensemble dactes de violence commis par des groupements révolutionnaires
Terroriste: qui participe à un acte de terrorisme.
Attaque: action dattaquer, agression, action militaire. Acte de violence agressive.
Attentat: acte dagression contre des personnes, des chose ou des droits collectifs.
Brigade: formation militaire. Groupe de quelques hommes.
Fusillade: Echange de coups de feu. Combat à coups de fusil ou darmes à feu.
Mouvement: dénomination de formations politiques ou groupements.
Opération : action, suite ordonnée dactes qui suppose une méthode, des moyens pour parvenir à une fin.